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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
On fait mille propositions, et le
temps s'ecoule en vaines subtilites. Fatigue de tant de contradictions,
frappe de l'urgence des besoins, il remonte une derniere fois a la tribune,
s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable nettete, et
montre l'impossibilite de se soustraire a la necessite du moment. Son genie
s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la presente
comme un impot desastreux qui, au lieu de peser legerement sur tous, ne
pese que sur quelques-uns qu'elle ecrase; il la montre comme un gouffre ou
l'on precipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas meme apres
les avoir devorees, car on n'en doit pas moins, meme apres avoir refuse de
payer. Remplissant enfin l'assemblee de terreur: "L'autre jour, dit-il, a
propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est ecrie: Catilina est
aux portes de Rome, et vous deliberez! et certes, il n'y avait ni Catilina,
ni peril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est la, elle
menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous
deliberez[10]!"

A ces mots, l'assemblee transportee se leve en poussant des cris
d'enthousiasme. Un depute veut repondre; il s'avance, mais, effraye de sa
tache, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblee declare que, oui
le rapport du comite, elle adopte de confiance le plan du ministre des
finances. C'etait la un bonheur d'eloquence; mais il ne pouvait arriver
qu'a celui qui avait tout a la fois la raison et les passions de Mirabeau.


NOTES:

[1] Il avait ete nomme a ce poste le 15 juillet, a l'Hotel-de-Ville.
[2] Ces scenes eurent lieu le 22 juillet.
[3] Ce club s'etait forme dans les derniers jours de juin. Il s'appela
plus tard _Societe des amis de la Constitution_.
[4] Voyez la note 5 a la fin du volume.
[5] Voyez la note 6 a la fin du volume.
[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. "--Sais-tu ce
que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton ecuelle
remplie de soupe; le roi te dit: Repands ta soupe, et il faut que tu la
repandes."
[7] Ces articles lui furent presentes le 20 septembre.
[8] Voyez la note 7 a la fin du volume.
[9] Decret du 27 aout.
[10] Seances des 22 au 24 septembre.




CHAPITRE IV.


INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU
REGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNEES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCENES
TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA
MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ETAT DES PARTIS.--LE DUC
D'ORLEANS QUITTE LA FRANCE.--NEGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR.
--L'ASSEMBLEE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGE.
--SERMENT CIVIQUE,--TRAITE DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLE.
--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-REVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS
ET DES FEUILLANTS.


Tandis que l'assemblee portait ainsi les mains sur toutes les parties de
l'edifice, de grands evenemens se preparaient. Par la reunion des ordres,
la nation avait recouvre la toute-puissance legislative et constituante.
Par le 14 juillet, elle s'etait armee pour soutenir ses representans. Ainsi
le roi et l'aristocratie restaient isoles et desarmes, n'ayant plus pour
eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et places
en presence d'une nation prete a tout concevoir et a tout executer. La cour
cependant, retiree dans une petite ville uniquement peuplee de ses
serviteurs, etait en quelque sorte hors de l'influence populaire, et
pouvait meme tenter un coup de main sur l'assemblee. Il etait naturel que
Paris, situe a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume,
et sejour d'une immense multitude, tendit a ramener le roi dans son sein,
pour le soustraire a toute influence aristocratique, et pour recouvrer les
avantages que la presence de la cour et du gouvernement procure a une
ville. Apres avoir reduit l'autorite du roi, il ne restait plus qu'a
s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des evenemens, et de
toutes parts on entendait ce cri: _Le roi a Paris!_ L'aristocratie ne
songeait plus a se defendre contre de nouvelles pertes. Elle dedaignait
trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle desirait donc
un violent changement, tout comme le parti populaire. Une revolution est
infaillible, quand deux partis se reunissent pour la vouloir. Tous deux
contribuent a l'evenement, et le plus fort profite du resultat. Tandis que
les patriotes desiraient conduire le roi a Paris, la cour meditait de le
conduire a Metz. La, dans une place forte, il eut ordonne ce qu'il eut
voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les
courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient a
enroler du monde, et, se livrant a de vaines esperances, se trahissaient
par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguere si celebre a la tete de nos
escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait etre
fidele a la nation et a la cour, role difficile, toujours calomnie, et
qu'une grande fermete peut seule rendre honorable. Il apprit les menees des
courtisans. Les plus grands personnages etaient au nombre des machinateurs;
les temoins les plus dignes de foi lui avaient ete cites, et il ecrivit a
la reine une lettre tres connue, ou il lui parlait avec une fermete
respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menees. Il ne deguisa
rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de
pareilles entreprises, la reine devait s'attendre a des remontrances,
et ne pas s'en etonner.

A la meme epoque, une foule d'hommes nouveaux parurent a Versailles; on y
vit meme des uniformes inconnus. On retint la compagnie des
gardes-du-corps, dont le service venait d'etre acheve; quelques dragons et
chasseurs des Trois-Eveches furent appeles. Les gardes-francaises, qui
avaient quitte le service du roi, irrites qu'on le confiat a d'autres,
voulurent se rendre a Versailles pour le reprendre. Sans doute ils
n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-memes
abandonne ce service; mais ils furent, dit-on, excites a ce projet. On a
pretendu, dans le temps, que c'etait la cour qui avait voulu par ce moyen
effrayer le roi, et l'entrainer a Metz. Un fait prouve assez cette
intention: depuis les emeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour defendre le
passage de Paris a Versailles, avait place un poste a Sevres. Il fut oblige
de l'en retirer, sur la demande des deputes de la droite. Lafayette parvint
a arreter les gardes-francaises, et a les detourner de leur projet. Il
ecrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce
qui s'etait passe, et le rassurer entierement. Saint-Priest, abusant de la
lettre, la montra a d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la
garde nationale de Versailles et a la municipalite, pour les instruire des
dangers qui avaient menace la ville, et de ceux qui pourraient la menacer
encore. On proposa d'appeler le regiment de Flandre; grand nombre de
bataillons de la garde de Versailles s'y opposerent, mais la municipalite
n'en fit pas moins sa requisition, et le regiment fut appele. C'etait peu
qu'un regiment contre l'assemblee, mais c'etait assez pour enlever le roi
et proteger son evasion. D'Estaing instruisit l'assemblee nationale des
mesures qui avaient ete prises, et obtint son approbation. Le regiment
arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considerable, ne
laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans
s'em parerent des officiers, les comblerent de caresses, et, comme avant le
14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes
esperances.

La confiance de la cour augmentait la mefiance de Paris, et bientot des
fetes irriterent la misere du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps
imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est
servi dans la salle du theatre. Les loges sont remplies de spectateurs de
la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives;
une gaiete tres vive regne pendant le festin, et bientot les vins la
changent en exaltation. On introduit alors les soldats des regimens. Les
convives, l'epee nue, portent la sante de la famille royale; celle de la
nation est refusee, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on
escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif
et si connu: _O Richard! O mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de
mourir pour le roi, comme s'il eut ete dans le plus grand danger; enfin le
delire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes
d'une seule couleur, sont partout distribuees. Les jeunes femmes, les
jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment
que la cocarde nationale est, dit-on, foulee aux pieds. Ce fait a ete nie
depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et
d'ailleurs, pourquoi ces reunions qui ne produisent d'une part qu'un
devouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation reelle et
terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent a venir au
repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraine aussi;
on se precipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en
triomphe jusqu'a leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se
croit depouille, menace, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on
se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens?

Le bruit de cette fete se repandit bientot, et sans doute l'imagination
populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exageration a celle
qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour
des menaces faites a la nation; cette prodigalite fut regardee comme une
insulte a la misere publique, et les cris: _a Versailles!_ recommencerent
plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se reunissaient pour
aider l'effet des causes generales. Des jeunes gens se montrerent a Paris
avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traine par
le peuple, et la commune se vit obligee de defendre les cocardes d'une
Seule couleur.

Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scene a peu pres pareille eut
lieu dans un dejeuner donne par les gardes-du-corps, dans la salle du
manege. On se presenta de nouveau a la reine, qui dit qu'elle avait ete
satisfaite de la journee du jeudi; on l'ecoutait volontiers, parce que,
moins reservee que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens
de la cour; et toutes ses paroles etaient repetees. L'irritation fut au
comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres evenemens. Un mouvement
convenait au peuple et a la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; a la
cour, pour que l'effroi l'entrainat a Metz. Il convenait aussi au duc
d'Orleans, qui esperait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait
a s'eloigner; on a meme dit que ce prince allait jusqu'a esperer la
couronne, ce qui n'est guere croyable, car il n'avait pas assez d'audace
d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu
d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir
participe; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir determine
l'impulsion, car elle resultait de la force des choses; il parait tout au
plus l'avoir secondee; et, meme a cet egard, une procedure immense, et le
temps qui apprend tout, n'ont manifeste aucune trace d'un plan concerte.
Sans doute le duc d'Orleans n'a ete la, comme pendant toute la revolution,
qu'a la suite du mouvement populaire, repandant peut-etre un peu d'or,
donnant lieu a des propos, et n'ayant que de vagues esperances.

Le peuple, emu par les discussions sur le _veto_, irrite par les cocardes
noires, vexe par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim,
etait souleve. Bailly et Necker n'avaient rien oublie pour faire abonder
les subsistances; mais, soit la difficulte des transports, soit les
pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilite de
suppleer au mouvement spontane du commerce, les farines manquaient. Le 4
octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du depart du
roi pour Metz, et de la necessite d'aller le chercher a Versailles; on
epiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles
reussirent a contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5,
les attroupemens recommencerent des le matin. Les femmes se porterent chez
les boulangers: le pain manquait, et elles coururent a l'Hotel-de-Ville
pour s'en plaindre aux representans de la commune. Ceux-ci n'etaient pas
encore en seance, et un bataillon de la garde nationale etait range sur la
place. Des hommes se joignirent a ces femmes, mais elles n'en voulurent
pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se precipiterent
alors sur le bataillon, et le firent reculer a coups de pierres. Dans ce
moment, une porte ayant ete enfoncee, l'Hotel-de-Ville fut envahi, les
brigands a piques s'y precipiterent avec les femmes, et voulurent y mettre
le feu. On parvint a les ecarter, mais ils s'emparerent de la porte qui
conduisait a la grande cloche, et sonnerent le tocsin. Les faubourgs alors
se mirent en mouvement. Un citoyen nomme Maillard, l'un de ceux qui
s'etaient signales a la prise de la Bastille, consulta l'officier qui
commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de
delivrer l'Hotel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa
approuver le moyen qu'il proposait; c'etait de les reunir, sous pretexte
d'aller a Versailles, mais sans cependant les y conduire. Neanmoins
Maillard se decida, prit un tambour, et les entraina bientot a sa suite.
Elles portaient des batons, des manches a balai, des fusils et des
coutelas. Avec cette singuliere armee, il descendit le quai, traversa le
Louvre, fut force malgre lui de conduire ces femmes a travers les
Tuileries, et arriva aux Champs-Elysees. La, il parvint a les desarmer, en
leur faisant entendre qu'il valait mieux se presenter a l'assemblee comme
des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et
Maillard fut oblige de les conduire a Versailles, car il n'etait pas
possible de les en detourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des
hordes partaient en trainant des canons; d'autres entouraient la garde
nationale, qui elle meme entourait son chef pour l'entrainer a Versailles,
but de tous les voeux.

Pendant ce temps, la cour etait tranquille; mais l'assemblee recevait en
tumulte un message du roi. Elle avait presente a son acceptation les
articles constitutionnels et la declaration des droits. La reponse devait
etre une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour
la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations
a l'assemblee; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels,
sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la
declaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout
enfin ne pouvait etre juge, disait-il, que lorsque l'ensemble de la
constitution serait acheve. C'etait la sans doute une opinion soutenable;
beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer
dans le moment? A peine cette reponse est-elle lue, que des plaintes
s'elevent. Robespierre dit que le roi n'a pas a critiquer l'assemblee;
Duport, que cette reponse devait etre contre-signee d'un ministre
responsable. Petion en prend occasion de rappeler le repas des
gardes-du-corps, et il denonce les imprecations proferees contre
l'assemblee. Gregoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a
ete adressee a un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine
s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis
pouvaient l'avoir ecrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de
Monspey somme Petion de signer sa denonciation. Alors Mirabeau, qui avait
desapprouve a la tribune meme la demarche de Petion et de Gregoire, se
presente pour repondre a M. de Monspey. "J'ai desapprouve tout le premier,
dit-il, ces denonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je
denoncerai moi-meme, et je signerai, quand on aura declare qu'il n'y a
d'inviolable en France que le roi." A cette terrible apostrophe, on se
tait, et on revient a la reponse du roi. Il etait onze heures du matin; on
apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le president
Mounier, qui, recemment elu malgre le Palais-Royal, et menace d'une chute
glorieuse, allait deployer dans cette triste journee une indomptable
fermete; Mirabeau s'approche de lui: "Paris, lui dit-il, marche sur nous;
trouvez-vous mal, allez au chateau dire au roi d'accepter purement et
simplement.--Paris marche, tant mieux, repond Mounier; qu'on nous tue tous,
mais tous; l'etat y gagnera.--Le mot est vraiment joli," reprend Mirabeau,
et il retourne a sa place. La discussion continue jusqu'a trois heures, et
on decide que le president se rendra aupres du roi, pour lui demander son
acceptation pure et simple. Dans le moment ou Mounier allait sortir pour
aller au chateau, on annonce une deputation; c'etait Maillard et les femmes
qui l'avaient suivi. Maillard demande a entrer et a parler; il est
introduit, les femmes se precipitent a sa suite et penetrent dans la salle.
Il expose alors ce qui s'est passe, le defaut de pain et le desespoir du
peuple; il parle de la lettre adressee au meunier, et pretend qu'une
personne rencontree en route leur a dit qu'un cure etait charge de la
denoncer. Ce cure etait Gregoire, et, comme on vient de le voir, il avait
fait la denonciation. Une voix accuse alors l'eveque de Paris, Juigne,
d'etre l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'elevent pour
repousser l'imputation faite au vertueux prelat. On rappelle a l'ordre
Maillard et sa deputation. On lui dit que des moyens ont ete pris pour
approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublie, qu'on va le supplier de
prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble
n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se
rendre au chateau; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner;
il s'y refuse d'abord, mais il est oblige d'en admettre six. Il traverse
les hordes arrivees de Paris, qui etaient armees de piques, de haches, de
batons ferres. Il pleuvait abondamment. Un detachement de gardes-du-corps
fond sur l'attroupement qui entourait le president, et le disperse; mais
les femmes rejoignent bientot Mounier, et il arrive au chateau, ou le
regiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de
Versailles etaient ranges en bataille. Au lieu de six femmes, il est
oblige d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonte, et deplore
leur detresse; elle sont emues. L'une d'elles, jeune et belle, est
interdite a la vue du monarque, et peut a peine prononcer ce mot: _Du
pain_. Le roi, touche, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries
par cet accueil. Leurs compagnes les recoivent a la porte du chateau; elles
ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laisse seduire,
et se preparent a les dechirer. Les gardes-du-corps, commandes par le comte
de Guiche, accourent pour les degager; des coups de fusil partent de divers
cotes, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessees. Non loin de
la, un homme du peuple a la tete de quelques femmes, penetre a travers les
rangs des bataillons, et s'avance jusqu'a la grille du chateau. M. de
Savonnieres le poursuit, mais il recoit un coup de feu qui lui casse le
bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande
irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner a ses gardes de ne
pas faire feu, et de se retirer dans leur hotel. Tandis qu'ils se retirent,
quelques coups de fusil sont echanges entre eux et la garde nationale de
Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont ete tires les
premiers coups.

Pendant ce desordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait
impatiemment sa reponse. Ce dernier lui faisait repeter a chaque instant
que ses fonctions l'appelaient a l'assemblee, que la nouvelle de la
sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne
lui repondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de
son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de
six a dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place
vacante au duc d'Orleans. On voulait faire partir la reine et les enfans,
mais la foule arreta les voitures a l'instant ou elles parurent, et
d'ailleurs la reine etait courageusement resolue a ne pas se separer de son
epoux. Enfin, vers les dix heures, Mounier recut l'acceptation pure et
simple, et retourna a l'assemblee. Les deputes s'etaient separes, et les
femmes occupaient la salle. Il leur annonca l'acceptation du roi, ce
qu'elles recurent a merveille, en lui demandant si leur sort en serait
meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur repondit le
mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de
se procurer. Dans cette nuit, ou les torts sont si difficiles a fixer, la
municipalite eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule
affamee, que le defaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis
n'avait pas du en trouver sur les routes.

Dans ce moment, on apprit l'arrivee de Lafayette. Il avait lutte pendant
huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter a
Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: "General, vous ne nous
trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les
femmes, allons a Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses
dispositions en le placant au milieu de nous." Lafayette avait resiste aux
instances de son armee et aux flots de la multitude. Ses soldats n'etaient
point a lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion
l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgre cela, il etait
parvenu a les arreter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'etendait qu'a une
petite distance, et au-dela rien n'arretait la fureur populaire. Sa tete
avait ete plusieurs fois menacee, et neanmoins il resistait encore.
Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris;
l'insurrection se transportait a Versailles, son devoir etait de l'y
suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il
arreta son armee, lui fit preter serment d'etre fidele au roi, et arriva a
Versailles vers minuit. Il annonca a Mounier que l'armee avait promis de
remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire a la loi. Il
courut au chateau. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaitre
au roi les precautions qui avaient ete prises, et l'assura de son
devouement et de celui de l'armee. Le roi parut tranquillise, et se retira
pour se livrer au repos. La garde du chateau avait ete refusee a Lafayette,
on ne lui avait donne que les postes exterieurs. Les autres postes etaient
destines au regiment de Flandre, dont les dispositions n'etaient pas sures,
aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient recu ordre de
se retirer, ils avaient ete rappeles ensuite, et n'ayant pu se reunir, ils
ne se trouvaient qu'en petit nombre a leur poste. Dans le trouble qui
regnait, tous les points accessibles n'avaient pas ete defendus; une grille
meme etait demeuree ouverte. Lafayette fit occuper les postes exterieurs
qui lui avaient ete confies, et aucun d'eux ne fut force ni meme attaque.

L'assemblee, malgre le tumulte, avait repris sa seance, et elle poursuivait
une discussion sur les lois penales avec l'attitude la plus imposante. De
temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain.
Mirabeau, fatigue, s'ecria d'une voix forte que l'assemblee n'avait a
recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le
peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; neanmoins il ne convenait
pas a l'assemblee de resister davantage. Lafayette, ayant fait dire a
Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les
deputes, l'assemblee se separa vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au
lendemain 6, a onze heures.

Le peuple s'etait repandu ca et la, et paraissait calme. Lafayette avait
lieu d'etre rassure par le devouement de son armee, qui en effet ne se
dementit point, et par le calme qui semblait regner partout. Il avait
assure l'hotel des gardes-du-corps, et repandu de nombreuses patrouilles. A
cinq heures du matin il etait encore debout. Croyant alors tout apaise, il
prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il
etait prive depuis vingt-quatre heures[2].

Dans cet instant, le peuple commencait a se reveiller, et parcourait deja
les environs du chateau. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait
feu des fenetres; les brigands s'elancent aussitot, traversent la grille
qui etait restee ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et
sont enfin arretes par deux gardes-du-corps qui se defendent heroiquement,
et ne cedent le terrain que pied a pied, en se retirant de porte en porte.
L'un de ces genereux serviteurs etait Miomandre. "Sauvez la reine!"
s'ecrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante aupres du
roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se precipitent, trouvent la
couche royale abandonnee, et veulent penetrer au-dela; mais ils sont
arretes de nouveau par les gardes-du-corps retranches en grand nombre sur
ce point. Dans ce moment, les gardes-francaises appartenant a Lafayette, et
postes pres du chateau, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les
brigands. Ils se presentent a la porte derriere laquelle etaient retranches
les gardes-du-corps: "Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-francaises n'ont
pas oublie qu'a Fontenoi vous avez sauve leur regiment!" On ouvre, et on
s'embrasse.

Le tumulte regnait au dehors. Lafayette, qui reposait a peine depuis
quelques instans, et qui ne s'etait par meme endormi, entend du bruit,
s'elance sur le premier cheval, se precipite au milieu de la melee, et y
trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient etre egorges. Tandis qu'il
les degage, il ordonne a sa troupe de courir au chateau, et demeure presque
seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans
se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitot
le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tete contre les
paves. Lafayette, apres avoir sauve les gardes-du-corps, vole au chateau
avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y etaient deja rendus. Tous
l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les
gardes-du-corps arraches a la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour
entiere, qui se voyait sauvee par lui et sa troupe, reconnaissait lui
devoir la vie; les temoignages de reconnaissance etaient universels.
Madame Adelaide, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui
disant: "General, vous nous avez sauves!"

Le peuple en ce moment demandait a grands cris que Louis XVI se rendit a
Paris. On tient conseil. Lafayette, invite a y prendre part, s'y refuse
pour n'en pas gener la liberte. Il est enfin decide que la cour se rendra
au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetes par les
fenetres. Louis XVI se presente alors au balcon, accompagne du general, et
les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour
la reine; des voix menacantes s'elevent contre elle. Lafayette l'aborde:
"Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la
reine avec courage.--Suivez-moi donc," reprend le general, et il la conduit
tout etonnee sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du
peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient etre
entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la
main de la reine, le general la baise respectueusement. Ce peuple de
Francais est transporte a cette vue, et il confirme la reconciliation par
les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'etait pas encore
faite avec les gardes-du-corps. "Ne ferez-vous rien pour mes gardes?" dit
le roi a Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et
l'embrasse en lui mettant sa bandouliere. Le peuple approuve de nouveau, et
ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle reconciliation.

L'assemblee n'avait pas cru de sa dignite de se rendre aupres du monarque,
quoiqu'il l'eut demande. Elle s'etait contentee d'envoyer aupres de lui une
deputation de trente-six membres. Des qu'elle apprit son depart, elle fit
un decret portant qu'elle etait inseparable de la personne du monarque,
et designa cent deputes pour l'accompagner a Paris. Le roi recut le decret
et se mit en route.

Les principales bandes etaient deja parties. Lafayette les avait fait
suivre par un detachement de l'armee pour les empecher de revenir sur
leurs pas. Il avait donne ordre qu'on desarmat les brigands qui portaient
au bout de leurs piques les tetes de deux gardes-du-corps. Cet horrible
trophee leurfut arrache, et il n'est point vrai qu'il ait precede la
voiture du roi.

Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considerable, et fut recu
par Bailly a l'Hotel-de-Ville. "Je reviens avec confiance, dit le roi, au
milieu de mon peuple de Paris." Bailly rapporte ces paroles a ceux qui ne
pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. "Ajoutez _avec
confiance_, dit la reine.--Vous etes plus heureux, reprend Bailly, que si
je l'avais prononce moi-meme."

La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas ete
habite depuis un siecle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire
aucun des preparatifs necessaires. La garde en fut confiee aux milices
parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi charge de repondre envers la
nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les
nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du
despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore a s'en passer,
voulait le garder pour completer la constitution, et oter un chef a la
guerre civile. Aussi la malveillance des privilegies appela-t-elle
Lafayette un geolier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose,
le desir sincere d'avoir un roi.

Des ce moment la marche des partis se prononce d'une maniere nouvelle.
L'aristocratie, eloignee de Louis XVI, et ne pouvant executer aucune
entreprise a ses cotes, se repand a l'etranger et dans les provinces. C'est
depuis lors que l'emigration commence a devenir considerable. Un grand
nombre de nobles s'enfuirent a Turin, aupres du comte d'Artois, qui avait
trouve un asile chez son beau-pere. La, leur politique consiste a exciter
les departemens du Midi et a supposer que le roi n'est pas libre. La reine,
qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formee a
Turin, tourne ses esperances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces
menees, voit tout, n'empeche rien, et attend son salut de quelque part
qu'il vienne. Par intervalle, il fait les desaveux exiges par l'assemblee,
et n'est reellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eut ete a Turin ou a
Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait ete sous Maurepas, car le sort de la
faiblesse est d'etre partout dependante.

Le parti populaire triomphant desormais, se trouve partage entre le duc
d'Orleans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique
accusait le duc d'Orleans et Mirabeau d'etre auteurs de la derniere
insurrection. Des temoins, qui n'etaient pas indignes de confiance,
assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le deplorable champ de bataille
du 6 octobre. Ces faits furent dementis plus tard; mais, dans le moment, on
y croyait. Les conjures avaient voulu eloigner le roi, et meme le tuer,
disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orleans, ajoutait-on,
avait voulu etre lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces
projets n'ayant reussi, Lafayette paraissant les avoir dejoues par sa
presence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orleans et
de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir
ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la
puissance du general semblait immense. Les patriotes exaltes en etaient
effarouches, et murmuraient deja le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme
on le verra bientot, n'avait rien de commun avec le duc d'Orleans, etait
jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie
secondait ces mefiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais
Lafayette etait determine, malgre tous les obstacles, a soutenir le roi et
la constitution. Pour cela, il resolut d'abord d'ecarter le duc d'Orleans,
dont la presence donnait lieu a beaucoup de bruits, et pouvait fournir,
sinon les moyens, du moins le pretexte des troubles. Il eut une entrevue
avec le prince, l'intimida par sa fermete, et l'obligea a s'eloigner. Le
roi, qui etait dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'etre
contraint a cette mesure; et en ecrivant au duc d'Orleans, il lui dit qu'il
fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'etat des
opinions le choix n'etait pas douteux, et qu'en consequence il lui donnait
une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin,
ministre des affaires etrangeres, pour se delivrer de l'ambition du duc
d'Orleans, l'avait dirigee sur les Pays-Bas, alors insurges contre
l'Autriche, et qu'il lui avait fait esperer le titre de duc de Brabant[3].


Ses amis, en apprenant cette resolution, s'irriterent de sa faiblesse. Plus
ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cedat; ils se porterent chez
Mirabeau, et l'engagerent a denoncer a la tribune les violences que
Lafayette exercait envers le prince. Mirabeau, jaloux deja de la popularite
du general, fit dire au duc et a lui, qu'il allait les denoncer tous deux a
la tribune, si le depart pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orleans fut
ebranle; une nouvelle sommation de Lafayette le decida; et Mirabeau,
recevant a l'assemblee un billet qui lui annoncait la retraite du prince,
s'ecria avec depit: _Il ne merite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4].
Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsideres l'ont fait accuser souvent
d'etre un des agens du duc d'Orleans; cependant il ne le fut jamais. Sa
detresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarite avec le duc d'Orleans,
qui etait d'ailleurs la meme avec tout le monde, sa proposition pour la
succession d'Espagne, enfin son opposition au depart du duc, devaient
exciter les soupcons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau etait
sans parti, sans meme aucun autre but que de detruire l'aristocratie et le
pouvoir arbitraire.

Les auteurs de ces suppositions auraient du savoir que Mirabeau etait
reduit alors a emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas
eu lieu s'il eut ete l'agent d'un prince immensement riche, et qu'on disait
presque ruine par ses partisans. Mirabeau avait deja pressenti la
dissolution prochaine de l'etat. Une conversation avec un ami intime, qui
dura une nuit tout entiere, dans le parc de Versailles, determina chez lui
un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de
l'etat, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau etait homme a conduire
tous ces interets ensemble), de demeurer inebranlable entre les
desorganisateurs et le trone, et de consolider la monarchie en s'y faisant
une place. La cour avait tente de le gagner, mais on s'y etait pris
gauchement et sans les menagemens convenables avec un homme d'une grande
fierte, et qui voulait conserver sa popularite, a defaut de l'estime qu'il
n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lie avec Mirabeau, voulait
les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y etait souvent
refuse[5], persuade qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre.

Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilite des
deux caracteres fut mieux sentie encore apres cet entretien, ou, de l'aveu
de tous ceux qui etaient presens, Mirabeau deploya la superiorite qu'il
avait dans la vie privee aussi bien qu'a la tribune. On repandit qu'il
avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune
ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._
C'est encore la une interpretation des partis, mais elle est fausse.
Malouet avait propose a Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberte
acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est
a cette meme epoque qu'une negociation directe s'entamait avec la cour. Un
prince etranger, lie avec les hommes de tous les partis, fit les premieres
ouvertures. Un ami, qui servit d'intermediaire, fit sentir qu'on
n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on
voulait s'en tenir a la constitution, on trouverait en lui un appui
inebranlable; que quant aux conditions elles etaient dictees par sa
situation; qu'il fallait, dans l'interet meme de ceux qui voulaient
l'employer, rendre cette situation honorable et independante, c'est-a-dire
acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social,
et sans lui donner actuellement le ministere, le lui faire esperer dans
l'avenir[6]. Les negociations ne furent entierement terminees que deux ou
trois mois apres, c'est-a-dire dans les premiers mois de 1790. Les
historiens, peu instruits de ces details, et trompes par la perseverance de
Mirabeau a combattre le pouvoir, ont place l'instant de ce traite plus
tard. Cependant il fut a peu pres conclu des le commencement de 1790. Nous
le ferons connaitre en son lieu.

Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus
grand rigorisme patriotique. Instruits des negociations qui avaient lieu;
ils accrediterent le bruit deja repandu qu'on allait lui donner le
ministere, pour lui oter par la la faculte de l'accepter. Une occasion de
l'en empecher se presenta bientot. Les ministres n'avaient pas le droit de
parler dans l'assemblee. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministere,
perdre la parole, qui etait son plus grand moyen d'influence; il desirait
d'ailleurs amener Necker a la tribune pour l'y ecraser. Il proposa donc de
donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarme s'y
opposa sans motif plausible, et parut redouter les seductions
ministerielles. Mais ses craintes n'etaient pas raisonnables, car ce n'est
point par leurs communications publiques avec les chambres que les
ministres corrompent ordinairement la representation nationale. La
proposition de Mirabeau fut rejetee, et Lanjuinais, poussant le rigorisme
encore plus loin, proposa d'interdire aux deputes actuels d'accepter le
ministere. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions
fut connu, il n'etait pas avoue; et Mirabeau, a qui la dissimulation
n'etait pas possible, s'ecria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme
prendre une mesure funeste a l'etat; qu'il adherait au decret, a condition
qu'on, interdirait le ministere, non a tous les deputes actuels, mais
seulement a M. de Mirabeau, depute de la senechaussee d'Aix. Tant de
franchise et d'audace resterent sans effet, et le decret fut adopte a
l'unanimite.

On voit comment se divisait l'etat entre les emigres, la reine, le roi, et
les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et
Lameth. Aucun evenement decisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre,
n'etait plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles
contrarietes irritassent la cour et le peuple, et amenassent une
rupture eclatante.

L'assemblee s'etait, transportee a Paris[7], apres avoir recu des
assurances reiterees de tranquillite de la part de la commune, et la
promesse d'une entiere liberte dans les suffrages. Mounier et
Lally-Tolendal, indignes des evenemens des 5 et 6 octobre, avaient donne
leur demission, disant qu'ils ne voulaient etre ni spectateurs ni complices
Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette desertion du bien
public, surtout en voyant Maury et Cazales, qui s'etaient eloignes de
l'assemblee, y rentrer bientot pour soutenir courageusement et jusqu'au
bout la cause qu'ils avaient embrassee. Mounier, retire en Dauphine,
assembla les etats de la province; mais bientot un decret les fit
dissoudre, sans aucune resistance. Ainsi Mounier et Lally, qui a
l'epoque de la reunion des ordres et du serment du Jeu de Paume etaient
les heros du peuple, ne valaient maintenant plus rien a ses yeux.



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