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Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG
Online Distributed Proofreaders.

This file was produced from images generously made available by the
Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE


_PAR M.A. THIERS_
DE L'ACADEMIE FRANCAISE

* * * * *

NEUVIEME EDITION

* * * * *



TOME PREMIER.




DISCOURS
PRONONCE
PAR
M. THIERS,

LE JOUR DE SA RECEPTION
A L'ACADEMIE FRANCAISE.
(l3 DECEMBRE 1834.)



MESSIEURS,

En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se reveiller en moi les plus
beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour a
tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui
feront a jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguere encore,
siegeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondement devant ces
hommes illustres; mais a quelque distance qu'on soit place d'eux, il
faudrait etre insensible a tout ce qu'il y a de grand, pour n'etre pas
touche d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en
soutient l'eclat, mais on en perpetue du moins la duree, en attendant que
des genies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.

L'Academie Francaise n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux
souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que
l'ancienne royaute avait fondee, et que la revolution francaise a pris soin
d'elever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers
ecrivains du pays la mission de regler la marche de la langue, d'en fixer
le sens, non d'apres le caprice individuel, mais d'apres le consentement
universel, a cree au milieu de vous une autorite qui maintient l'unite de
la langue, comme ailleurs les autorites regulatrices maintiennent l'unite
de la justice, de l'administration, du gouvernement.

L'Academie Francaise contribue ainsi, pour sa part, a la conservation de
cette belle unite francaise, caractere essentiel et gloire principale de
notre nation. Si le veritable objet de la societe humaine est de reunir en
commun des milliers d'hommes, de les amener a penser, parler, agir comme un
seul individu, c'est-a-dire avec la precision de l'unite et la
toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que
celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obeissant a une seule
loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au meme instant de
la meme pensee, animes de la meme volonte, et marchant tous ensemble du
meme pas au meme but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la
promptitude et la vehemence de ses resolutions; la prudence lui est plus
necessaire qu'a aucun autre; mais dirigee par la sagesse, sa puissance pour
le bien de lui-meme et du monde, sa puissance est immense, irresistible!
Quant a moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unite,
je la respecte partout; je regarde comme serieuses toutes les institutions
destinees a la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir ete
appele a faire partie de cette noble Academie, rendez-vous des esprits
distingues de notre nation, centre d'unite pour notre langue.

Des qu'il m'a ete permis de me presenter a vos suffrages, je l'ai fait.
J'ai consacre dix annees de ma vie a ecrire l'histoire de notre immense
revolution; je l'ai ecrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour
la grandeur de mon pays; et quand cette revolution a triomphe dans ce
qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu deposer a vos
pieds le tableau que j'avais essaye de tracer de ses longues vicissitudes.
Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir declare que les amis de
l'ordre, de l'humanite, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie
surtout, vous, hommes paisibles, heureusement etrangers pour la plupart aux
troubles qui nous agitent, d'avoir discerne, au milieu du tumulte des
partis, un disciple des lettres, passagerement enleve a leur culte, de lui
avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacree a l'etude, et
peut-etre aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et
de la vraie liberte. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile
de la pensee libre et calme. Lorsque de penibles devoirs me permettront d'y
etre, ou que la destinee aura reporte sur d'autres tetes le joug qui pese
sur la mienne, je serai heureux de me reunir souvent a des confreres
justes, bienveillans, pleins des lumieres.

S'il m'est doux d'etre admis a vos cotes, dans ce sanctuaire des lettres,
il m'est doux aussi d'avoir a louer devant vous un predecesseur, homme
d'esprit et de bien, homme de lettres veritable, que notre puissante
revolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis deposa,
pur et irreprochable, dans un asile tranquille, ou il enseigna utilement la
jeunesse pendant trente annees.

M. Andrieux etait ne a Strasbourg, vers le milieu du dernier siecle, d'une
famille simple et honnete, qui le destinait au barreau. Envoye a Paris pour
y etudier la jurisprudence, il l'etudiait avec assiduite; mais il
nourrissait en lui un gout vif et profond, celui des lettres, et il se
consolait souvent avec elles de l'aridite de ses etudes. Il vivait seul et
loin du monde, dans une societe de jeunes gens spirituels, aimables et
pauvres, comme lui destines par leurs parens a une carriere solide et
utile, et, comme lui, revant une carriere d'eclat et de renommee.

La se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, place a Paris pour y
apprendre la science du droit, affligeait son vieux pere en ecrivant des
pieces de theatre. La se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,
plein de verve. Ils vivaient dans une etroite intimite, et songeaient a
faire une revolution sur la scene comique. Si, a cette epoque, le genie
philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis a un examen
redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts
s'etaient abaisses avec les moeurs du siecle. La comedie, par exemple,
avait contracte tous les caracteres d'une societe oisive et raffinee; elle
parlait un langage faux et apprete. Chose singuliere! on n'avait jamais ete
plus loin de la nature en la celebrant avec enthousiasme. Eloignes de cette
societe, ou la litterature etait venue s'affadir, Collin d'Harleville,
Picard, Andrieux, se promettaient de rendre a la comedie un langage plus
simple, plus vrai, plus decent. Ils y reussirent, chacun suivant son gout
particulier.

Collin d'Harleville, eleve aux champs dans une bonne et douce famille,
reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Chateaux en Espagne_ ces caracteres
aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de
voir et d'aimer. Picard, frappe du spectacle etrange de notre revolution,
transporta sur la scene le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,
des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des ecoles,
quand il ecrivait la celebre comedie des _Etourdis_, lui emprunta ce
tableau de jeunes gens echappes recemment a la surveillance de leurs
familles, et jouissant de leur liberte avec l'entrainement du premier age.
Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les etourdis de
M. Andrieux ne ressemblent pas aux notres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils
n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement a donner a
leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipes, et livres a ces desordres
qu'un pere blame et peut encore pardonner. Ce tableau trace par M. Andrieux
attache et amuse. Sa poesie, pure, facile, piquante, rappelle les poesies
legeres de Voltaire. La comedie des _Etourdis_ est incontestablement la
meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composee en
presence meme du modele. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son
chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a cree _Turcaret_, Piron _la
Metromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils representaient ce qu'ils
avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la
verite; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.
M. Andrieux n'a pas autrement compose _les Etourdis_.

Il obtint sur-le-champ une reputation litteraire distinguee. Ecrire avec
esprit, purete, elegance, n'etait pas ordinaire, meme alors. M. Collin
d'Harleville avait quitte le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une
famille a soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur
de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'etait resigne au
barreau, lorsque la revolution le priva de son etat, puis l'obligea de
chercher un asile a Maintenon, dans la douce retraite ou Collin
d'Harleville etait ne, ou il etait revenu, ou il vivait adore des habitans
du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des
siennes, en goutant au milieu d'une terreur generale une securite profonde.

M. Andrieux, reuni a son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant
vantees il y a deux mille ans par Ciceron proscrit, toujours les memes dans
tous les siecles, et que la Providence tient constamment en reserve pour
les esprits eleves que la fortune agite et poursuit. Revenu a Paris quand
tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi
utile, devint membre de l'Institut, bientot juge au tribunal de cassation,
puis depute aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans
la longue histoire de nos constitutions, on a nomme le tribunat. Dans ces
situations diverses, M. Andrieux, severe pour lui-meme, ne sacrifia jamais
ses devoirs a ses gouts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de
cassation, depute zele aux cinq-cents, il remplit partout sa tache, telle
que la destinee la lui avait assignee. Aux cinq-cents, il soutint le
directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la
revolution. Mais il ne crut plus la reconnaitre dans le premier consul, et
il lui resista au sein du tribunat.

Tout le monde, a cette epoque, n'etait pas d'accord sur le veritable
enseignement a tirer de la revolution francaise. Pour les uns, elle
contenait une lecon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et
toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, meme apres l'evenement. Aux
yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire etait coupable.
M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la revolution, il
en etait moins emu que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement
enthousiaste, il etait peu expose aux seductions du premier consul, qu'il
admirait moderement, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait a la
Decade philosophique avec MM. Cabanis, Chenier, Ginguene, tous
continuateurs fideles de l'esprit du dix-huitieme siecle, qui pensaient
comme Voltaire a une epoque ou peut-etre Voltaire n'eut plus pense de meme,
et qui ecrivaient comme lui, sinon avec son genie, du moins avec son
elegance. Vivant dans cette societe ou l'on regardait comme oppressive
l'energie du gouvernement consulaire, ou l'on considerait le concordat
comme un retour a de vieux prejuges, et le Code civil comme une compilation
de vieilles lois, M. Andrieux montra une resistance decente, mais ferme.

A cote de ces philosophes de l'ecole du dix-huitieme siecle, qui avaient au
moins le merite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait
d'autres qui pensaient tres differemment, et parmi eux s'en trouvait un
couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'epee, c'est-a-dire tous
les instrumens a la fois, et la ferme volonte de s'en servir: c'etait le
jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la
pretention d'etre plus novateur, plus philosophe, plus revolutionnaire que
ses detracteurs. A l'entendre, rien n'etait plus nouveau que d'edifier une
societe dans un pays ou il ne restait plus que des ruines; rien n'etait
plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien
n'etait plus veritablement revolutionnaire que d'ecrire dans les lois et de
propager par la victoire le grand principe de l'egalite civile.

Devant vous, messieurs, on peut exposer ces pretentions diverses; il ne
serait pas seant de les juger.

Le tribunat etait le dernier asile laisse a l'opposition. La parole avait
exerce tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des
garanties, en la separant de la deliberation. Dans la constitution
consulaire, un corps legislatif deliberait sans parler; et a cote de lui un
autre corps, le tribunat, parlait sans deliberer. Singuliere precaution, et
qui fut vaine! Ce tribunat, institue pour parler, parla en effet. Il
combattit les mesures proposees par le premier consul; il repoussa le Code
civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux
repetaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de
colere, brisa ses resistances, etouffa le tribunat, et fit succeder un
profond silence a ces dernieres agitations.

Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point separe les
corps qui deliberent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent
sans cesse; la presse eleve ses cent voix. Livre a soi, tout cela marche.
Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un
gouvernement illustre par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la
liberte, possible aujourd'hui a la suite d'une revolution pacifique, ne
l'etait pas alors a la suite d'une revolution sanglante.

Les hommes de ce temps avaient a se dire d'effrayantes verites. Ils avaient
verse le sang les uns des autres; ils s'etaient reciproquement depouilles;
quelques-uns avaient porte les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient
etre en presence avec la faculte de parler et d'ecrire, sans s'adresser des
reproches cruels. La liberte n'eut ete pour eux qu'un echange d'affreuses
recriminations.

Messieurs, il est des temps ou toutes choses peuvent se dire impunement, ou
l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprime les
vaincus, trahi leur pays, manque a l'honneur; c'est quand ils n'ont rien
fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprime les vaincus, ni trahi leur
pays, ni manque a l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que
cela n'est pas: alors la liberte peut affliger quelquefois les coeurs
honnetes; mais elle ne peut pas bouleverser la societe. Mais
malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire a
d'autres: Vous avez egorge mon pere et mon fils, vous detenez mon bien,
vous etiez dans les rangs de l'etranger. Napoleon ne voulut plus qu'on
put s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de
la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expire, les
passions fatales qu'il fallait laisser eteindre. Dans ce silence, une
France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formee, une France qui
n'a rien de pareil a se dire, dans laquelle la liberte est possible, parce
que nous, hommes du temps present, nous avons des erreurs, nous n'avons pas
de crimes a nous reprocher.

M. Andrieux sorti du tribunal, eut ete reduit a une veritable pauvrete sans
les lettres, qu'il aimait, et qui le payerent bientot de son amour. Il
composa quelques ouvrages pour le theatre, qui eurent moins de succes que
_les Etourdis_, mais qui confirmerent sa reputation d'excellent ecrivain.
Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la memoire de tous
les appreciateurs de la saine litterature, et qui sont des modeles de grace
et de bon langage. Le frere du premier consul, cherchant a depenser
dignement une fortune inesperee, assura a M. Andrieux une existence douce
et honorable en le nommant son bibliothecaire. Bientot, a ce bienfait, la
Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses gouts
et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,
celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de litterature de
l'Ecole polytechnique, et plus tard celle du College de France.

Lorsqu'il commenca la carriere du professorat, M. Andrieux etait age de
quarante ans. Il avait traverse une longue revolution, et il avait ete
rendu plein de souvenirs a une vie paisible. Il avait des gouts moderes,
une imagination douce et enjouee, un esprit fin, lucide, parfaitement
droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des
ouvrages d'un ordre superieur, il s'etait du moins assez essaye dans les
divers genres de litterature pour connaitre tous les secrets de
l'art; enfin, il avait conserve un talent de narrer avec grace, presque
egal a celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultes, une
bienveillance extreme pour la jeunesse, on peut dire qu'il reunissait
presque toutes les conditions du critique accompli.

Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous
les rangs de la societe, il y a des temoins qui se rappellent encore
M. Andrieux enseignant la litterature au College de France. Sans lecon
ecrite, avec sa simple memoire, avec son immense instruction toujours
presente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,
toujours entouree d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un
silence profond. Sa voix faible et cassee, mais claire dans le silence,
s'animait par degre, prenait un accent naturel et penetrant. Tour a tour
melant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois
meme des recits piquans, il attachait, entrainait son auditoire, par un
enseignement qui etait moins une lecon qu'une conversation pleine d'esprit
et de grace. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car
on aimait surtout a l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la
prose de nos grands ecrivains. Tout le monde s'en allait charme de ce
professeur aimable, qui donnait a la jeunesse la meilleure des
instructions, celle d'un homme de bien, eclaire, spirituel, eprouve par la
vie, epanchant ses idees, ses souvenirs, son ame enfin, qui etait si bonne
a montrer tout entiere.

Je n'aurais pas acheve ma tache, si je ne rappelais devant vous les
opinions litteraires d'un homme qui a ete si long-temps l'un de nos
professeurs les plus renommes. M. Andrieux avait un gout pur, sans
toutefois etre exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les
tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le theatre anglais; mais en
admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspires
de ses ouvrages. L'originalite du grand tragique anglais, disait-il, est
vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille
l'etre; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractere, de
son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au genie d'etre quelquefois
barbare, mais non pas de chercher a l'etre. Il ajoutait que quiconque se
fait ce qu'il n'est pas, est sans genie. Le vrai genie consiste disait-il,
a etre tel que la nature vous a fait, c'est-a-dire hardi, incorrect, dans
le siecle et la patrie de Shakspeare; pur, regulier et poli, dans le siecle
et la patrie de Racine. Etre autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter
Racine ou Shakspeare, etre classique a l'ecole de l'un ou a l'ecole de
l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de genie.

En fait de langage, M. Andrieux tenait a la purete, a l'elegance, et il en
etait aujourd'hui un modele accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les
essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une
langue c'etait, suivant lui, d'etre une convention admise et comprise de
tout le monde. Des-lors, disait-il, la fixite est de son essence, et la
fixite, ce n'est pas la sterilite. On peut faire une revolution complete
dans les idees, sans etre oblige de bouleverser la langue pour les
exprimer. De Bossuet et Pascal a Montesquieu et Voltaire, quel immense
changement d'idees! A la place de la foi, le doute; a la place du respect
le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus
hardie: eh bien, pour rendre des idees si differentes, a-t-il fallu creer
ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la
langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprime les pensees les
plus etrangeres au siecle de Racine. Defiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des
gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent a
produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des
idees. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien
qu'il fallut briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, ecrivains caracterises
s'il en fut jamais, n'ont jamais eleve de telles plaintes; ils ont
grandement pense, naturellement ecrit, et l'expression naturelle de leurs
grandes pensees en a fait de grands ecrivains.

Je ne reproduis qu'en hesitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestee
aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensee
exacte de mon savant predecesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la
destinee m'a reserve assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,
pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces
belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les represente comme un
asile de paix. Dieu me preserve d'y trouver encore des partis et leurs
chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hate de dire que rien
n'etait plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur
toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eut mele du fiel aux questions
litteraires de notre epoque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce
qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits
et les ames.

M. Andrieux s'est doucement eteint dans les travaux agreables et faciles de
renseignement et du secretariat perpetuel; il s'est eteint au milieu d'une
famille cherie, d'amis empresses; il s'est eteint sans douleurs, presque
sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vecu, suivant
la nature et suivant ses propres desirs.

Il est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux hommes
d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande
consideration, content de voir la revolution francaise triomphant sans
desordre et sans exces.

En terminant ce simple tableau d'une carriere pure et honoree,
arretons-nous un instant devant ce siecle orageux qui entraina dans son
cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siecle immense qui
emporta tant d'existences et qui emporte encore les notres.

Je suis ici, je le sais, non devant une assemblee politique, mais devant
une Academie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arene, mais un
spectacle, devant lequel le poete s'inspire, l'historien observe, le
philosophe medite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette
memorable annee 1789 jusqu'a cette autre annee non moins memorable de 1830!
La vieille societe francaise du dix-huitieme siecle, si polie, mais si mal
ordonnee, finit dans un orage epouvantable. Une couronne tombe avec fracas,
entrainant la tete auguste qui la portait. Aussitot, et sans intervalle,
sont precipitees les tetes les plus precieuses et les plus illustres:
genie, heroisme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui
s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se
poussent a l'echafaud, jusqu'au terme que Dieu a marque aux passions
humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout a coup un genie
extraordinaire, qui saisit cette societe agitee, l'arrete, lui donne a la
fois l'ordre, la gloire, realise le plus vrai de ses besoins, l'egalite
civile, ajourne la liberte qui l'eut gene dans sa marche, et court porter a
travers le monde les verites puissantes de la revolution francaise. Un jour
sa banniere a trois couleurs eclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un
jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthene. Il tombe enfin,
laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son
image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une
ile du grand Ocean!

Apres tant et de si magiques evenemens, il semble que le monde epuise doive
s'arreter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,
preoccupee de chimeriques regrets, lutte avec la France, et dechaine
de nouveaux orages; un trone tombe de nouveau; les imaginations
s'ebranlent, mille souvenirs effrayans se reveillent, lorsque, tout a coup
cette destinee mysterieuse qui conduit la France a travers les ecueils
depuis quarante annees, cherche, trouve, eleve un prince, qui a vu,
traverse, conserve en sa memoire tous ces spectacles divers, qui fut
soldat, proscrit, instituteur; la destinee le place sur ce trone entoure de
tant d'orages, et aussitot le calme renait, l'esperance rentre dans les
coeurs, et la vraie liberte commence.

Voila, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assiste. Quel que
soit ici notre age, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre
nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les
annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des
proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Ciceron; on nous parlait des
infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de
Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du
genie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de Cesar, on
nous charmait du recit de leur grandeur, des seductions attachees a leur
genie, et nous aurions desire connaitre de nos propres yeux ces hommes
puissans et immortels.

Eh bien! messieurs, nous avons rencontre, vu, touche nous-memes en realite
toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que
celui de Rome, nous avons vu la tete des orateurs portee a la tribune aux
harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus
tristement aveugles que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence
de Guillaume; et nous avons vu Cesar, Cesar lui-meme! Parmi vous qui
m'ecoutez, il y a des temoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de
rencontrer son regard etincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses
ordres de sa propre bouche, et de courir les executer a travers la fumee
des champs de bataille. S'il faut des emotions au poete, des scenes
vivantes a l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que
vous manque-t-il, poetes, historiens, philosophes de notre age, pour
produire des oeuvres dignes d'une posterite reculee!

Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont
necessaires pour feconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont
bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grece les arts fleurirent
apres les troubles d'Athenes, et sous l'influence paisible de Pericles;
qu'a Rome, ils se developperent apres les dernieres convulsions de la
republique mourante, et sous le beau regne d'Auguste; qu'en Italie ils
brillerent sous les derniers Medicis, quand les republiques italiennes
expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, apres la Fronde. S'il en devait
toujours etre ainsi, nous devrions esperer, Messieurs, de beaux fruits de
notre siecle.

Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes
contemporains qui ont consacre leur vie aux arts, qui animent la toile ou
le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scene; c'est a eux
a dire s'ils se sentent inspires par ces spectacles si riches! Je
craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui
retracent les annales des peuples, qui etudient les lois du monde
politique. Pour ceux-la, je crois le sentir, une belle epoque s'avance.
Deja trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement
ouvert le siecle. Des esprits jeunes et ardens se sont elances sur leurs
traces. Les uns etudient l'histoire immemoriale de notre planete, et se
preparent a eclairer l'histoire de l'espece humaine par celle du globe
qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanite, cherchent
a soumettre les elemens a l'homme pour ameliorer sa condition. Deja nous
avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, reunir les mondes;
nous allons la voir bientot parcourir les continens eux-memes, franchir
tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme
de l'homme, ajouter des quantites infinies a la puissance de la societe
humaine!

A cote de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prepare
d'aussi beaux encore sur la nature morale. On etudie a la fois tous les
temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrees.
Champollion expire, lisant deja les annales jusqu'alors impenetrables de
l'antique Egypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous reveler
les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent a les
suivre. J'ai devant moi le savant venerable qui enseigne aux generations
presentes les langues de l'Orient. D'autres erudits sondent les profondeurs
de notre propre histoire, et tandis que ces materiaux se preparent, des
esprits createurs se disposent a s'en emparer pour refaire les annales des
peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent apres Vico, apres Herder, a
tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-etre notre siecle
verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses
contemporains, nous donnera enfin cette histoire generale, ou seront
revelees les eternelles lois de la societe humaine. Pour moi, je n'en doute
pas, notre siecle est appele a produire des oeuvres dignes des siecles qui
l'ont precede.

Les esprits de notre temps sont profondement erudits, et ils ont de plus
une immense experience des hommes et des choses. Comment ces deux
puissances, l'erudition et l'experience, ne feconderaient-elles pas leur
genie? Quand on a ete eleve, abaisse par les revolutions, quand on a vu
tomber ou s'elever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.
Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie
agitee qui nous a ete faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouve une seule
fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hatai de
saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands
historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages
avaient, a mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils
marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre
sous mes yeux, je croyais les reconnaitre, je leur aurais donne des noms
contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair
et profond; c'est que je venais d'assister a une revolution, et de
traverser les orages des assemblees deliberantes.

Notre siecle, Messieurs, aura pour guides l'erudition et l'experience.
Entre ces deux muses austeres, mais puissantes, il s'avancera glorieusement
vers des verites nouvelles et fecondes. J'ai, du moins, un ardent besoin
de l'esperer: je serais malheureux si je croyais a la sterilite de mon
temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon
siecle. Je me fais de mon siecle une patrie dans le temps, comme mon pays
en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rever pour l'un et pour l'autre
un vaste avenir.

Au milieu de vous, fideles et constans amis de la science, permettez-moi de
m'ecrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre
temps! heureux ceux qui pourront etre rendus a ces travaux, et qui
contribueront a cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre
age est destine a produire! La plus belle des gloires leur est reservee, et
surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En
prononcant ces dernieres paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez
tous qu'il y a deux ans, un fleau cruel ravageait la France, et, atteignant
a la fois tous les ages et tous les rangs, mit tour a tour en deuil
l'armee, la science, la politique. Deux cercueils s'en allerent en terre
presque en meme temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Perier et celui de
M. Cuvier. La France fut emue en voyant disparaitre le ministre devoue qui
avait epuise sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son
emotion en voyant disparaitre le savant illustre qui avait jete sur elle
tant de lumieres! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:
les partis eux-memes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant
ou de l'homme politique, personne n'est appele a faire son choix, car c'est
la destinee qui, sans nous, malgre nous, des notre enfance, nous achemine
vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincerement, au milieu de vous,
heureuse la vie qui s'acheve dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,
en finissant, des palmes immortelles de la science!




* * * * *





HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.




Je me propose d'ecrire l'histoire d'une revolution memorable, qui a
profondement agite les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je
ne me dissimule pas les difficultes de l'entreprise, car des passions que
l'on croyait etouffees sous l'influence du despotisme militaire, viennent
de se reveiller. Tout-a-coup des hommes accables d'ans et de travaux ont
senti renaitre en eux des ressentimens qui paraissaient apaises, et nous
les ont communiques, a nous, leurs fils et leurs heritiers. Mais si nous
avons a soutenir la meme cause, nous n'avons pas a defendre leur conduite,
et nous pouvons separer la liberte de ceux qui l'ont bien ou mal servie,
tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observe ces vieillards,
qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agites de leurs
impressions, nous revelent l'esprit et le caractere des partis, et nous
apprennent a les comprendre. Peut-etre le moment ou les acteurs vont
expirer est-il le plus propre a ecrire l'histoire: on peut recueillir
leur temoignage sans partager toutes leurs passions.

Quoi qu'il en soit, j'ai tache d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je
me suis tour a tour figure que, ne sous le chaume, anime d'une juste
ambition, je voulais acquerir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait
injustement refuse; ou bien qu'eleve dans les palais, heritier d'antiques
privileges, il m'etait douloureux de renoncer a une possession que je
prenais pour une propriete legitime. Des lors je n'ai pu m'irriter; j'ai
plaint les combattans, et je me suis dedommage en adorant les ames
genereuses.





ASSEMBLEE CONSTITUANTE.




CHAPITRE PREMIER.


ETAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.

--AVENEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.
ASSEMBLEE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,
SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLEANS EXILE.--ARRESTATION DU CONSEILLER
D'ESPREMENIL.--NECKER EST RAPPELE ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE
ASSEMBLEE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ETATS-GENERAUX.
--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA REVOLUTION.--PREMIERES ELECTIONS DES
DEPUTES AUX ETATS-GENERAUX.--INCENDIE DE LA MAISON REVEILLON.--LE DUC
D'ORLEANS; SON CARACTERE.


On connait les revolutions de la monarchie francaise; on sait qu'au milieu
des Gaules a moitie sauvages, les Grecs, puis les Romains, apporterent
leurs armes et leur civilisation; qu'apres eux, les barbares y etablirent
leur hierarchie militaire; que cette hierarchie, transmise des personnes
aux terres, y fut comme immobilisee, et forma ainsi le systeme feodal.
L'autorite s'y partagea entre le chef feodal appele roi, et les chefs
secondaires appeles vassaux, qui a leur tour etaient rois de leurs propres
sujets. Dans notre temps, ou le besoin de s'accuser a fait rechercher les
torts reciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorite fut d'abord
disputee par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus
rapproches d'elle; que cette autorite fut ensuite partagee entre eux, ce
qui forma l'anarchie feodale; et qu'enfin elle retourna au trone, ou elle
se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La
population francaise s'etait progressivement affranchie par le travail,
premiere source de la richesse et de la liberte. Agricole d'abord, puis
commercante et manufacturiere, elle acquit une telle importance qu'elle
forma la nation tout entiere. Introduite en suppliante dans les
etats-generaux, elle n'y parut qu'a genoux, pour y etre taillee a merci et
misericorde; bientot meme Louis XIV annonca qu'il ne voulait plus de ces
assemblees si soumises, et il le declara aux parlemens, en bottes et le
fouet a la main. On vit des lors a la tete de l'etat un roi muni d'un
pouvoir mal defini en theorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui
avaient abandonne leur dignite feodale pour la faveur du monarque, et qui
se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des
peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette
aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des
impots. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du
pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontes royales.
L'autorite est toujours disputee: quand ce n'est pas dans les assemblees
legitimes de la nation, c'est dans le palais meme du prince. On sait qu'en
refusant de les enregistrer, les parlemens arretaient l'effet des volontes
royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand
le roi etait faible, et par une soumission entiere, quand le roi etait
fort. Louis XIV n'eut pas meme a transiger, car sous son regne aucun
parlement n'osa faire des remontrances: il entraina la nation a sa suite,
et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-meme dans la guerre,
dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,
et tendirent vers un meme but. Mais Louis XIV etait a peine expire, que le
regent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullite.
La volonte du monarque, si respectee de son vivant, fut violee apres sa
mort, et son testament casse. L'autorite fut alors remise en litige, et une
longue lutte commenca entre les parlemens, le clerge et la cour, en
presence d'une nation epuisee par de longues guerres, et fatiguee de
fournir aux prodigalites de ses maitres, livres tour a tour au gout des
voluptes ou des armes. Jusque-la elle n'avait eu du genie que pour le
service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre
usage, et s'en servit a examiner ses interets. L'esprit humain passe
incessamment d'un objet a l'autre. Du theatre, de la chaire religieuse et
funebre, le genie francais se porta vers les sciences morales et
politiques; et alors tout fut change. Qu'on se figure, pendant un siecle
entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une
autorite usee; les parlemens poursuivant le clerge, le clerge poursuivant
les parlemens; ceux-ci contestant l'autorite de la cour; la cour,
insouciante et tranquille au sein de cette lutte, devorant la substance des
peuples au milieu des plus grands desordres; la nation, enrichie et
eveillee, assistant a ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les
autres, privee de toute action politique, dogmatisant avec audace et
ignorance, parce qu'elle etait reduite a des theories; aspirant surtout a
recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour
reprendre une place que la faiblesse de ses maitres lui avait fait perdre:
tel fut le dix-huitieme siecle.

Le scandale avait ete pousse a son comble lorsque Louis XVI, prince
equitable, modere dans ses gouts, negligemment eleve, mais porte au bien
par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trone[1]. Il appela aupres
de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et
partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse
autrichienne, vive, aimable, et exercant sur lui le plus grand ascendant.
Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cedant tantot a son
ministre, tantot a son epouse, commenca de bonne heure la longue carriere
de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'etat de son royaume, il en
croyait les philosophes sur ce point; mais, eleve dans les sentimens les
plus chretiens, il avait pour eux le plus grand eloignement. La voix
publique, qui s'exprimait hautement, lui designa Turgot, de la societe des
economistes, homme simple, vertueux, doue d'un caractere ferme, d'un genie
lent, mais opiniatre et profond. Convaincu de sa probite, charme de ses
projets de reformes, Louis XVI a repete souvent: "Il n'y a que moi et
Turgot qui soyons les amis du peuple." Les reformes de Turgot echouerent
par la resistance des premiers ordres de l'etat, interesses a conserver
tous les genres d'abus que le ministre austere voulait detruire.



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