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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Tous les chefs militaires
etaient ennemis de la revolution, parce que, possesseurs exclusifs des
grades et des faveurs, ils voyaient le merite admis a les partager avec
eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses
nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le desir d'une plus forte
paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberte. Une
dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armee.
L'infanterie surtout, peut-etre parce qu'elle se mele davantage au peuple
et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, etait dans un etat
complet d'insurrection. Bouille, qui voyait avec peine son armee lui
echapper, employait tous les moyens possibles pour arreter cette contagion
de l'esprit revolutionnaire. Il avait recu de Latour-du-Pin, ministre de
la guerre, les pouvoirs les plus etendus; il en profitait en deplacant
continuellement ses troupes, et en les empechant de se familiariser avec le
peuple par leur sejour sur les memes lieux. Il leur defendait surtout de se
rendre aux clubs, et ne negligeait rien enfin pour maintenir la
subordination militaire. Bouille, apres une longue resistance, avait enfin
prete serment a la constitution; et comme il etait plein d'honneur, des cet
instant il parut avoir pris la resolution d'etre fidele au roi et a la
constitution. Sa repugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait meconnaitre
le desinteressement, etait vaincue, et il etait plus dispose a s'entendre
avec lui. Les gardes nationales de la vaste contree ou il commandait
avaient voulu le nommer leur general; il s'y etait refuse dans sa premiere
Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire.
Neanmoins, malgre quelques denonciations des clubs, il se maintenait dans
les faveurs populaires.

La revolte eclata d'abord a Metz. Les soldats enfermerent leurs officiers,
s'emparerent des drapeaux et des caisses, et voulurent meme faire
contribuer la municipalite. Bouille courut le plus grand danger, et parvint
a reprimer la sedition. Bientot apres, une revolte semblable se manifesta a
Nancy. Des regimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si
cet exemple etait suivi, que bientot tout le royaume ne se trouvat livre
aux exces reunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblee elle meme
en trembla. Un officier fut charge de porter le decret rendu contre les
rebelles. Il ne put le faire executer, et Bouille recut ordre de marcher
sur Nancy pour que force restat a la loi. Il n'avait que peu de soldats sur
lesquels il put compter. Heureusement les troupes, naguere revoltees a
Metz, humiliees de ce qu'il n'osait pas se fier a elles, offrirent de
marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la meme offre, et
il s'avanca avec ces forces reunies et une cavalerie assez nombreuse sur
Nancy. Sa position etait embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir
sa cavalerie, et que son infanterie n'etait pas suffisante pour attaquer
les rebelles secondes de la populace. Neanmoins il parla a ceux-ci avec la
plus grande fermete, et parvint a leur imposer. Ils allaient meme ceder et
sortir de la ville, conformement a ses ordres, lorsque des coups de fusil
furent tires, on ne sait de quel cote. Des-lors l'engagement devint
inevitable. Les troupes de Bouille, se croyant trahies, combattirent avec
la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniatre, et elles ne penetrerent
que pas a pas, a travers un feu meurtrier[9]. Maitre enfin des principales
places, Bouille obtint la soumission des regimens, et les fit sortir de la
ville. Il delivra les officiers et les autorites emprisonnes, fit choisir
les principaux coupables, et les livra a l'assemblee nationale.

Cette victoire repandit une joie generale, et calma les craintes qu'on
avait concues pour la tranquillite du royaume. Bouille recut du roi et de
l'assemblee des felicitations et des eloges. Plus tard on le calomnia, et
on accusa sa conduite de cruaute.

Cependant elle etait irreprochable, et dans le moment elle fut applaudie
comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort
considerable, car il s'etendait depuis la Suisse jusqu'a la Sambre, et
comprenait la plus grande partie de la frontiere. Bouille, comptant plus
sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les
bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait la des plaines pour
faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez
fortes pour se retrancher, et surtout peu de population a craindre. Bouille
etait decide a ne rien faire contre la constitution; mais il se defiait des
patriotes, et il prenait des precautions pour venir au secours du roi, si
les circonstances le rendaient necessaire.

L'assemblee avait aboli les parlemens, institue les jures, detruit les
jurandes, et allait ordonner une nouvelle emission d'assignats. Les biens
du clerge offrant un capital immense, et les assignats le rendant
continuellement disponible, il etait naturel qu'elle en usat. Toutes les
objections deja faites furent renouvelees avec plus de violence; l'eveque
d'Autun lui-meme se prononca contre cette emission nouvelle, et previt avec
sagacite tous les resultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau,
envisageant surtout les resultats politiques, insista avec opiniatrete, et
reussit. Huit cents millions d'assignats furent decretes; et cette fois il
fut decide qu'ils ne porteraient pas interet. Il etait inutile en effet
d'ajouter un interet a une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne
peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possede, rien
n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours
force, c'est une erreur que l'assemblee ne commit pas une seconde fois.
Necker s'opposa a cette nouvelle emission, et envoya un memoire qu'on
n'ecouta point. Les temps etaient bien changes pour lui, et il n'etait plus
ce ministre a la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an
auparavant. Prive de la confiance du roi, brouille avec ses collegues,
excepte Montmorin, il etait neglige par l'assemblee, et n'en obtenait pas
tous les egards qu'il eut pu en attendre. L'erreur de Necker consistait a
croire que la raison suffisait a tout, et que, manifestee avec un melange
de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entetement des
aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possedait cette
raison un peu fiere qui juge les ecarts des passions et les blame; mais il
manquait de cette autre raison plus elevee et moins orgueilleuse, qui ne se
borne pas a les blamer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, place au
milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gene et point un frein.
Demeure sans amis depuis le depart de Mounier et de Lally, il n'avait
conserve que l'inutile Malouet. Il avait blesse l'assemblee, en lui
rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de
tous, celui des finances; il s'etait attire en outre le ridicule par la
maniere dont il parlait de lui-meme. Sa demission fut acceptee avec plaisir
par tous les partis[11]. Sa voiture fut arretee a la sortie du royaume par
le meme peuple qui l'avait naguere trainee en triomphe; il fallut un ordre
de l'assemblee pour que la liberte d'aller en Suisse lui fut accordee. Il
l'obtint bientot; et se retira a Coppet pour y contempler de loin une
revolution qu'il etait plus propre a observer qu'a conduire.

Le ministere s'etait reduit a la nullite du roi lui-meme, et se livrait
tout au plus a quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest
communiquait avec les emigres; Latour-du-Pin se pretait a toutes les
volontes des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais
non sa confiance, et il etait employe dans des intrigues aupres des chefs
populaires, avec lesquels sa moderation le mettait en rapport. Les
ministres furent tous denonces a l'occasion de nouveaux complots: "Moi
aussi, s'ecria Cazales, je les denoncerais, s'il etait genereux de
poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances
de n'avoir pas eclaire l'assemblee sur les veritables ressources de
l'etat, et de n'avoir pas dirige une revolution qu'il avait provoquee;
j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laisse desorganiser l'armee;
le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi,
tous enfin de leur nullite et des laches conseils donnes a leur maitre."
L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller a leur but:
aussi le cote droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient
fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazales et les
siens, tout en les condamnant, s'opposaient a ce qu'on demandat au roi leur
eloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte a la
prerogative royale. Ce renvoi ne fut pas reclame, mais ils donnerent
successivement leur demission, excepte Montmorin, qui fut seul
conserve. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nomme garde-des-sceaux.
Duportail, designe au roi par Lafayette, remplaca Latour-du-Pin a la
guerre, et se montra mieux dispose en faveur du parti populaire. L'une des
mesures qu'il prit fut de priver Bouille de toute la liberte dont il usait
dans son commandement, et particulierement du pouvoir de deplacer les
troupes a sa volonte, pouvoir dont Bouille se servait, comme on l'a vu,
pour empecher les soldats de fraterniser avec le peuple.

Le roi avait fait une etude particuliere de l'histoire de la revolution
anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulierement frappe, et
il ne pouvait pas se defendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout
remarque le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif etait la
guerre civile. Il en avait contracte une horreur invincible pour toute
mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'etait constamment oppose a
tous les projets de fuite proposes par la reine et la cour.

Pendant l'ete passe a Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il
n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution
redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre
civile. Les aristocrates seuls le desiraient, parce que, maitres du roi en
l'eloignant de l'assemblee, ils se promettaient de gouverner en son nom, et
de rentrer avec lui a la tete des etrangers, ignorant encore qu'on ne va
jamais qu'a leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-etre quelques
imaginations precoces, qui deja commencaient a rever la republique, a
laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononce le
nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre
l'assemblee, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette,
chef de l'armee constitutionnelle, et de tous les amis sinceres de la
liberte, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux
idees, eloignement du roi et guerre civile, etaient si fortement associees
dans les esprits depuis le commencement de la revolution, qu'on regardait
ce depart comme le plus grand malheur a craindre.

Cependant l'expulsion du ministere, qui, s'il n'avait la confiance de Louis
XVI, etait du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblee, et lui
fit craindre la perte entiere du pouvoir executif. Les nouveaux debats
religieux, que la mauvaise foi du clerge fit naitre a propos de la
constitution civile, effrayerent sa conscience timoree, et des lors il
songea au depart. C'est vers la fin de 1790 qu'il en ecrivit a Bouille, qui
resista d'abord, et qui ceda ensuite, pour ne point rendre son zele suspect
a l'infortune monarque. Mirabeau, de son cote, avait fait un plan pour
soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec
Montmorin, il n'avait jusque-la rien entrepris de serieux, parce que la
cour, hesitant entre l'etranger, l'emigration et le parti national, ne
voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui
la soumettrait a un maitre aussi sincerement constitutionnel que Mirabeau.
Cependant elle s'entendit entierement avec lui, vers cette epoque. On lui
promit tout s'il reussissait, et toutes les ressources possibles furent
mises a sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Chatelet, et Laporte,
appele recemment aupres du roi pour administrer la liste civile, eurent
ordre de le voir et de se preter a l'execution de ses plans. Mirabeau
condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle etait, selon
lui, trop democratique, et pour une republique il y avait un roi de trop.
En voyant surtout le debordement populaire qui allait toujours croissant,
il resolut de l'arreter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une
assemblee toute-puissante, aucune tentative n'etait possible. Il ne vit
qu'une ressource, c'etait d'eloigner le roi de Paris, et de le placer a
Lyon. La, le roi se fut explique; il aurait energiquement exprime les
raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait
donne une autre qui etait toute preparee. Au meme instant, on eut convoque
une premiere legislature. Mirabeau, en conferant par ecrit avec les membres
les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher a tous l'improbation
d'un article de la constitution actuelle. En reunissant ces divers avis, la
constitution tout entiere se trouvait condamnee par ses auteurs
eux-memes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer
l'effet, et faire mieux sentir la necessite d'une nouvelle constitution. On
ne connait pas tous ses moyens d'execution; on sait seulement que, par la
police de Talon, lieutenant-civil, il s'etait menage des pamphletaires, des
orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il
devait s'assurer trente-six departemens du Midi. Sans doute il songeait a
s'aider de Bouille, mais il ne voulait pas se mettre a la merci de ce
general. Tandis que Bouille campait a Montmedy, il voulait que le roi se
tint a Lyon; et lui-meme devait, suivant les circonstances, se porter a
Lyon ou a Paris. Un prince etranger, ami de Mirabeau, vit Bouille de la
part du roi, et lui fit part de ce projet, mais a l'insu de Mirabeau[13],
qui ne songeait pas a Montmedy, ou le roi s'achemina plus tard. Bouille,
frappe du genie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un
homme pareil, et que pour lui il etait pret a le seconder de tous ses
moyens. M. de Lafayette etait etranger a ce projet. Quoiqu'il fut
sincerement devoue a la personne du roi, il n'avait point la confiance de
la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas
se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette etait connu pour
ne suivre que le droit chemin, et ce plan etait trop hardi, trop detourne
des voies legales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut
etre le seul executeur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul
pendant l'hiver de 1790 a 1791. On ne sait s'il eut reussi; mais il est
certain que, sans faire rebrousser le torrent revolutionnaire, il eut du
moins influe sur sa direction, et sans changer sans doute le resultat
inevitable d'une revolution telle que la notre, il en eut modifie les
evenemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, meme en
parvenant a dompter le parti populaire, il eut pu se rendre maitre de
l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette derniere
objection. "Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous
tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en
republique."

Les principaux articles de la constitution civile, tels que la
circonscription nouvelle des eveches, et l'election de tous les
fonctionnaires ecclesiastiques, avaient ete decretes. Le roi en avait
refere au pape, qui, apres lui avoir repondu avec un ton moitie severe et
moitie paternel, en avait appele a son tour au clerge de France. Le clerge
profita de l'occasion, et pretendit que le spirituel etait compromis par
les mesures de l'assemblee. En meme temps, il repandit des mandemens,
declara que les eveques dechus ne se retireraient de leurs sieges que
contraints et forces; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient
leurs fonctions ecclesiastiques; que les fideles demeures tels ne devraient
s'adresser qu'a eux. Le clerge intriguait surtout dans la Vendee et dans
certains departemens du Midi, ou il se concertait avec les emigres. Un camp
federatif s'etait forme a Jallez[14], ou, sous le pretexte apparent des
federations, les pretendus federes voulaient etablir un centre d'opposition
aux mesures de l'assemblee. Le parti populaire s'irrita de ces menees; et,
fort de sa puissance, fatigue de sa moderation, il resolut d'employer un
moyen decisif. On a deja vu les motifs qui avaient influe sur l'adoption de
la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chretiens
les plus sinceres de l'assemblee; ceux-ci, irrites d'une injuste
resistance, resolurent de la vaincre.

On sait qu'un decret obligeait tous les fonctionnaires publics a preter
serment a la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait ete question de ce
serment civique, le clerge avait toujours voulu distinguer la constitution
politique de la constitution ecclesiastique; on avait passe outre. Cette
fois l'assemblee resolut d'exiger des ecclesiastiques un serment rigoureux
qui les mit dans la necessite de se retirer s'ils ne le pretaient pas, ou
de remplir fidelement leurs fonctions s'ils le pretaient. Elle eut soin de
declarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle
respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les
lois nouvelles, ne voudraient pas preter le serment; mais qu'elle voulait
les connaitre pour ne pas leur confier les nouveaux episcopats. En cela ses
pretentions etaient justes et franches. Elle ajoutait a son decret que ceux
qui refuseraient de jurer seraient prives de fonctions et de traitemens; en
outre, pour donner l'exemple, tous les ecclesiastiques qui etaient deputes
devaient preter le serment dans l'assemblee meme, huit jours apres la
sanction du nouveau decret.

Le cote droit s'y opposa; Maury se livra a toute sa violence, fit tout ce
qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre
Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du
plaisir d'etre chasse de la tribune. Mirabeau, plus eloquent que jamais,
defendit l'assemblee. "Vous, s'ecria-t-il, les persecuteurs de la religion!
vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus
beau de vos decrets! vous qui consacrez a son culte une depense publique,
dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si economes!
vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et
qui avez plante le signe de la croix sur toutes les limites des
departemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi necessaire aux
hommes que la liberte!"

L'assemblee decreta le serment[15]. Le roi en refera tout de suite a Rome.
L'archeveque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile,
sentant la necessite d'une pacification, s'unit au roi et a quelques-uns
de ses collegues plus moderes pour solliciter le consentement du pape. Les
emigres de Turin et les eveques opposans de France ecrivirent a Rome, en
sens tout contraire, et le pape, sous divers pretextes, differa sa reponse.
L'assemblee, irritee de ces delais, insista pour avoir la sanction du roi
qui, decide a ceder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait
se laisser contraindre pour paraitre ne pas agir librement. En effet, il
attendit une emeute, et se hata alors de donner sa sanction. Le decret
sanctionne, l'assemblee voulut le faire executer, et elle obligea ses
membres ecclesiastiques a preter le serment dans son sein. Des hommes et
des femmes, qui jusque-la s'etaient montres fort peu attaches a la
religion, se mirent tout a coup en mouvement pour provoquer le refus des
ecclesiastiques[16]. Quelques eveques et quelques cures preterent le
serment. Le plus grand nombre resista avec une feinte moderation et un
attachement apparent a ses principes. L'assemblee n'en persista pas moins
dans la nomination des nouveaux eveques et cures, et fut parfaitement
secondee par les administrations. Les anciens fonctionnaires
ecclesiastiques eurent la liberte d'exercer leur culte a part, et ceux qui
etaient reconnus par l'etat prirent place dans les eglises. Les dissidens
louerent a Paris l'eglise des Theatins pour s'y livrer a leurs exercices.
L'assemblee le permit, et la garde nationale les protegea autant qu'elle
put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en
repos leur ministere particulier.

On a condamne l'assemblee d'avoir occasionne ce schisme, et d'avoir ajoute
une cause nouvelle de division a celles qui existaient deja. D'abord, quant
a ses droits, il est evident a tout esprit juste que l'assemblee ne les
excedait pas en s'occupant du temporel de l'Eglise. Quant aux
considerations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux
difficultes de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clerge,
avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour etre des ennemis
irreconciliables, et pour que la revolution eut son issue inevitable, meme
sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on detruisait tous
les abus, l'as semblee pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne
organisation ecclesiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vecussent
dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient a peine le
necessaire?


NOTES:

[1] Voyez a l'armoire de fer, piece n deg. 25, lettre de Calonne au roi,
du 9 avril 1790.
[2] Voyez ce que dit madame de Stael dans ses Considerations sur la
revolution francaise.
[3] Seances du 14 au 22 mai.
[4] Avril.
[5] Decret du 12 juillet.
[6] Decret et seance du 19 juin.
[7] Voyez la note 17 a la fin du volume.
[8] Voyez les Memoires de Bouille.
[9] 31 aout.
[10] Voyez la note 18 a la fin du volume.
[11] Necker se demit le 4 septembre.
[12] Voyez la note 19 a la fin du volume.
[13] Bouille semble croire, dans ses Memoires, que c'est de la part de
Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est la une erreur.
Mirabeau ignorait cette double menee, et ne pensait pas a se mettre dans
les mains de Bouille.
[14] Ce camp s'etait forme dans les premiers jours de septembre.
[15] Decret du 27 novembre.
[16] Voyez la note 20 a la fin du volume.




CHAPITRE VI.


PROGRES DE L'EMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVE ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES.
--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE
LES EMIGRES.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES.--FUITE
DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRETE A VARENNES ET RAMENE A PARIS.
--DISPOSITION DES PUISSANCES ETRANGERES; PREPARATIFS DES EMIGRES.
--DECLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU
CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLOTURE DE L'ASSEMBLEE
CONSTITUANTE.


La longue et derniere lutte entre le parti national et l'ordre privilegie
du clerge, dont nous venons de raconter les principales circonstances,
acheva de tout diviser. Tandis que le clerge travaillait les provinces de
l'Ouest et du Midi, les refugies de Turin faisaient diverses tentatives,
que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration
fut tentee a Lyon. On y annoncait l'arrivee des princes, et une abondante
distribution de graces; on promettait meme a cette ville de devenir
capitale du royaume, a la place de Paris, qui avait demerite de la cour. Le
roi etait averti de ces menees, et n'en prevoyant pas le succes, ne le
desirant peut-etre pas, car il desesperait de gouverner l'aristocratie
victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empecher. Cette conspiration
fut decouverte a la fin de 1790, et ses principaux agens livres aux
tribunaux. Ce dernier revers decida l'emigration a se transporter de Turin
a Coblentz, ou elle s'etablit dans le territoire de l'electeur de Treves,
et aux depens de son autorite, qu'elle envahit tout entiere. On a deja vu
que les membres de cette noblesse echappee de France etaient divises en
deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce
qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de
province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils
n'entendaient recourir qu'a l'etranger; les autres, comptant davantage sur
leur epee, voulaient soulever les provinces du Midi, en y reveillant le
fanatisme. Les premiers l'emporterent, et on se rendit a Coblentz, sur la
frontiere du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui
voulaient combattre dans le Midi insisterent-ils pour qu'on s'aidat du
Piemont, de la Suisse et de l'Espagne, allies fideles et desinteresses, et
pour qu'on laissat dans leur voisinage un chef considerable. L'aristocratie
que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas
change en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue a
Coblentz comme a Versailles, elle fit encore mieux eclater ses vices au
milieu des difficultes de l'exil et de la guerre civile. Il faut du
_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle a ces hommes intrepides qui
offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils
serviraient[1]. On ne laissa a Turin que des agens subalternes, qui, jaloux
les uns des autres, se desservaient reciproquement, et empechaient toute
tentative de reussir. Le prince de Conde, qui semblait avoir conserve toute
l'energie de sa branche, n'etait point en faveur aupres d'une partie de la
noblesse; il se placa pres du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne
voulaient pas intriguer, mais se battre.

L'emigration devenait chaque jour plus considerable, et les routes etaient
couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacre en courant
prendre les armes contre sa patrie. Des femmes meme croyaient devoir
attester leur horreur contre la revolution, en abandonnant le sol de la
France. Chez une nation ou tout se fait par entrainement, on emigrait par
vogue; on faisait a peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait
court et le retour prochain. Les revolutionnaires de Hollande, trahis par
leur general, abandonnes pas leurs allies, avaient cede en quelques jours;
ceux de Brabant n'avaient guere tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant
ces imprudens emigres, la revolution francaise devait etre soumise en une
courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie.
L'assemblee, irritee plus qu'effrayee de leur presomption, avait propose
des mesures, et elles avaient toujours ete differees. Les tantes du roi,
trouvant leur conscience compromise a Paris, crurent devoir aller chercher
leur salut aupres du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arretees
en route par la municipalite d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitot
chez Monsieur, qu'on disait pret a s'enfuir. Monsieur parut, et promit de
ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblee prit en
deliberation le depart de Mesdames. La deliberation se prolongeait, lorsque
Menou la termina par ce mot plaisant: "L'Europe, dit-il, sera bien etonnee
quand elle saura qu'une grande assemblee a mis plusieurs jours a decider si
deux vieilles femmes entendraient la messe a Rome ou a Paris." Le comite de
constitution n'en fut pas moins charge de presenter une loi sur la
residence des fonctionnaires publics et sur l'emigration. Ce decret, adopte
apres de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics a la
residence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous,
etait tenu de ne pas s'eloigner du corps legislatif pendant chaque session,
et en tout autre temps de ne pas aller au-dela du royaume. En cas de
violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires etait la
decheance. Un autre decret sur l'emigration fut demande au comite.

Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui
etait imposee, et les reductions de pouvoir que l'assemblee lui faisait
subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux
decrets sur les pretres, le roi etait decide a s'enfuir. Tout l'hiver avait
ete consacre en preparatifs; on excitait le zele de Mirabeau; on le
comblait de promesses s'il reussissait a mettre la famille royale en
liberte, et, de son cote, il poursuivait son plan avec la plus grande
activite. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient
trop devoue a la cour; et ne pouvant suspecter son integrite, comme celle
de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser
abuser. Les ennemis des Lameth les accuserent de jalouser la puissance
militaire de Lafayette, comme ils avaient envie la puissance oratoire de
Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orleans, et on
pretendit qu'ils voulaient menager a l'un d'eux le commandement de la garde
nationale; c'etait Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de
l'obtenir, et on attribua a ce motif les difficultes sans cesse
renaissantes qui furent suscitees depuis a Lafayette.

Le 28 fevrier, le peuple, excite, disait-on, par le duc d'Orleans, se porta
au donjon de Vincennes, que la municipalite avait destine a recevoir les
prisonniers trop accumules dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon
comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut a temps, et dispersa le
faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre a cette expedition. Tandis
qu'il retablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultes
se preparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une emeute, une
grande quantite des habitues du chateau s'y etaient rendus au nombre de
plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachees, telles que des
couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, etonnee de cette
affluence, en concut des craintes, desarma et maltraita quelques-uns de ces
hommes. Lafayette survint, fit evacuer le chateau et s'empara des armes. Le
bruit s'en repandit aussitot; on dit qu'ils avaient ete trouves porteurs de
poignards, d'ou ils furent nommes depuis chevaliers du poignard. Ils
soutinrent qu'ils n'etaient venus que pour defendre la personne du roi
menacee. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage,
l'evenement se termina par des calomnies reciproques. Cette scene determina
la veritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que,
place entre les partis les plus prononces, il etait la pour proteger la
personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa
popularite, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait
le tort d'augmenter les defiances de la cour a son egard, presenta cette
conduite comme profondement hypocrite. Sous les apparences de la moderation
et de la guerre a tous les partis, elle tendait, selon lui, a l'usurpation.
Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des mechans et des insenses,
unis a d'Orleans, et n'ayant dans l'assemblee qu'une trentaine de
partisans. Quant au cote droit, il declarait n'en pouvoir rien faire, et se
repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement,
et toujours disposes a se decider par l'impression de raison et d'eloquence
qu'il operait dans le moment.

Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son evaluation de la force
respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger
l'assemblee. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait
pas d'engagement pris. Ce meme jour, 28 fevrier, il exercait, presque pour
la derniere fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et
deployait contre eux sa redoutable puissance.

La loi sur l'emigration allait etre discutee. Chapelier la presenta au nom
du comite. Il partageait, disait-il, l'indignation generale contre ces
Francais qui abandonnaient leur patrie; mais il declarait qu'apres
plusieurs jours de reflexions, le comite avait reconnu l'impossibilite de
faire une loi sur l'emigration. Il etait difficile en effet d'en faire une.
Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au
sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il
fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial;
il fallait distinguer leur qualite de Francais ou d'etrangers, d'emigrans
ou de simples commercans. La loi etait donc tres difficile, si elle n'etait
pas impossible. Chapelier ajouta que le comite, pour obeir a l'assemblee,
en avait redige une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il
avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. "Lisez.... Ne
lisez pas...." s'ecrie-t-on de toutes parts. Une foule de deputes veulent
prendre la parole. Mirabeau la demande a son tour, l'obtient, et, ce qui
est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort eloquente, adressee
autrefois a Frederic-Guillaume, dans laquelle il reclamait la liberte
d'emigration, comme un des droits les plus sacres de l'homme, qui, n'etant
point attache par des racines a la terre, n'y devait rester attache que par
le bonheur. Mirabeau, peut-etre pour satisfaire la cour, mais surtout par
conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberte
d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberte dans le moment;
mais l'assemblee, s'appuyant sur sa force, avait tolere tant d'exces de la
presse commis contre elle-meme, elle avait souffert tant de vaines
tentatives, et les avait si victorieusement repoussees par le mepris, qu'on
pouvait lui conseiller de persister dans le meme systeme. Mirabeau est
applaudi dans son opinion, mais on s'obstine a demander la lecture du
projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de
troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composee de trois
membres, qui designeront nommement et a leur gre ceux qui auront la liberte
de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui denoncait
l'impossibilite d'une loi, des murmures s'elevent. "Vos murmures m'ont
soulage, s'ecrie Mirabeau, vos coeurs repondent au mien, et repoussent
cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois delie de tout serment envers
ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale." Des cris
s'elevent du cote gauche. "Oui, repete-t-il, je jure...." Il est interrompu
de nouveau.... "Cette popularite, reprend-il avec une voix tonnante, que
j'ai ambitionnee, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible
roseau; je l'enfoncerai profondement en terre ... et je le ferai germer sur
le terrain de la justice et de la raison...." Les applaudissemens eclatent
de toutes parts. "Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'emigration est
votee, je jure de vous desobeir."

Il descend de la tribune apres avoir etonne l'assemblee et impose a ses
ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent
l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres
exigent qu'il soit declare de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le
peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit.
Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. "Quel est, s'ecrie
M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?"
Mirabeau, sans l'ecouter, s'elance a la tribune. "Je n'ai pas accorde la
parole, dit le president; que l'assemblee decide." Mais, sans rien decider,
l'assemblee ecoute. "Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se
souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la
combattrai partout ou elle sera assise;" et en prononcant ces mots, il
promene ses regards de droite a gauche. Des applaudissemens nombreux
accompagnent sa voix; il reprend: "Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il
s'est mepris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la
dictature[3]; je prie l'assemblee de remarquer que la question de
l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple,
qu'elle suppose qu'une loi est a faire." De nouveaux murmures s'elevent a
Gauche. "Silence aux trente voix! s'ecrie l'orateur en fixant ses regards
sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je
vote aussi l'ajournement, mais a condition qu'il soit decrete que d'ici a
l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sedition." Des
acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Neanmoins l'ajournement
l'emporte, mais a une si petite majorite, que l'on conteste le resultat, et
qu'une seconde epreuve est exigee.

Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais
peut-etre il n'avait plus imperieusement subjugue l'assemblee. Mais sa fin
approchait, et c'etaient la ses derniers triomphes. Des pressentimens de
mort se melaient a ses vastes projets, et quelquefois en arretaient
l'essor. Cependant sa conscience etait satisfaite; l'estime publique
s'unissait a la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez
fait pour le salut de l'etat, il avait du moins assez fait pour sa propre
gloire. Pale et les yeux profondement creuses, il paraissait tout change a
la tribune, et souvent il etait saisi de defaillances subites. Les exces de
plaisir et de travail, les emotions de la tribune, avaient use en peu de
temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution
de sublime avaient produit cette teinte verdatre qu'on attribuait au
poison. La cour etait alarmee, tous les partis etonnes; et, avant sa mort,
on s'en demandait la cause. Une derniere fois, il prit la parole a cinq
reprises differentes, sortit epuise, et ne reparut plus. Le lit de mort le
recut et ne le rendit qu'au Pantheon. Il avait exige de Cabanis qu'on
n'appelat pas de medecins; neanmoins on lui desobeit, et ils trouverent la
mort qui s'approchait, et qui deja s'etait emparee des pieds. La tete fut
atteinte la derniere, comme si la nature avait voulu laisser briller son
genie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa
demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La
cour envoyait emissaire sur emissaire; les bulletins de sa sante se
transmettaient de bouche en bouche, et allaient repandre partout la douleur
a chaque progres du mal. Lui, entoure de ses amis, exprimait quelques
regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux
Passes: "Soutiens, disait-il a son domestique, soutiens cette tete, la plus
forte de la France." L'empressement du peuple le toucha; la visite de
Barnave, son ennemi, qui se presenta chez lui au nom des Jacobins, lui
causa une douce emotion. Il donna encore quelques pensees a la chose
publique. L'assemblee devait s'occuper du droit de tester; il appela
M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'ecrire. "Il sera
plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui
n'est plus et qui vient de faire le sien." La cour avait voulu en effet
qu'il le fit, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur
l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: "Ce Pitt, dit-il, est le
ministre des preparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de
la peine si je vivais." Le cure de sa paroisse venant lui offrir ses soins,
il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les
accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son superieur
ecclesiastique, M. l'eveque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenetres: "Mon ami,
dit-il a Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'a
s'envelopper de parfums, qu'a se couronner de fleurs, qu'a s'environner
de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil eternel." Des
douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si
nobles et si calmes. "Vous aviez promis, dit-il a ses amis, de m'epargner
des souffrances inutiles." En disant ces mots, il demande de l'opium avec
instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumee.
Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui presente une coupe, en lui
persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le
breuvage qu'il croyait mortel, et parait satisfait. Un instant apres il
expire. C'etait le 2 avril 1791. Cette nouvelle se repand aussitot a la
cour, a la ville, a l'assemblee. Tous les partis esperaient en lui, et
tous, excepte les envieux, sont frappes de douleur. L'assemblee interrompt
ses travaux, un deuil general est ordonne, des funerailles magnifiques sont
preparees. On demande quelques deputes: "Nous irons tous," s'ecrient-ils.
L'eglise de Sainte-Genevieve est erigee en Pantheon, avec cette
inscription, qui n'est plus a l'instant ou je raconte ces faits:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4].

Mirabeau y fut le premier admis a cote de Descartes.



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