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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Ce que j'ai pu dire avec sincerite, c'est que Mirabeau n'avait
jamais ete dans les complots supposes du duc d'Orleans. Mirabeau partit de
Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont
il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient
regarder comme detestable. Arrive a Paris, il frequenta beaucoup un
banquier alors tres connu, et homme d'un grand merite. La, on s'entretenait
beaucoup de politique, de finances et d'economie publique. Il y puisa
beaucoup de connaissances sur ces matieres, et il s'y lia avec ce qu'on
appelait la colonie genevoise exilee, dont Claviere, depuis ministre des
finances, etait membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime.
Il avait dans ses manieres beaucoup de familiarite, et il la devait au
sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'a
l'imprudence. Grace a cette familiarite, il abordait tout le monde, et
semblait lie avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le
crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il
n'avait aucun interet commun. J'ai dit, et je repete qu'il etait sans
parti. L'aristocratie ne pouvait songer a Mirabeau; le parti Necker et
Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orleans a pu seul paraitre
s'unir a lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familierement
avec le duc, et que tous deux etant supposes avoir une grande ambition,
l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La
detresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orleans semblaient aussi un
motif d'alliance. Neanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'a ses liaisons avec
la cour. Alors il observait tous les partis, tachait de les faire
expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop legerement.
Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens
supposes du duc d'Orleans. Il fut invite a diner par cet agent pretendu, et
lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutot par curiosite
que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part a son
confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui
faisait esperer de grandes revelations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint
rapporter ce qui s'etait passe: il n'avait ete tenu que des propos vagues
sur le duc d'Orleans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau,
et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un etat. Cette
entrevue fut donc tres insignifiante, et elle put indiquer tout au plus
qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas
de dire a son ami, avec sa gaiete accoutumee: "Je ne puis pas manquer
d'etre ministre, car le duc d'Orleans et le roi veulent egalement me
nommer." Ce n'etaient la que des plaisanteries, et Mirabeau lui-meme n'a
jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante
quelques autres particularites.




NOTE 8.


La lettre du comte d'Estaing a la reine est un monument curieux, et qui
devra toujours etre consulte relativement aux journees des 5 et 6 octobre.
Ce brave marin, plein de fidelite et d'independance (deux qualites qui
semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent reunies chez les hommes
de mer), avait conserve l'habitude de tout dire a ses princes qu'il aimait.
Son temoignage ne saurait etre revoque en doute, lorsque, dans une lettre
confidentielle, il expose a la reine les intrigues qu'il a decouvertes et
qui l'ont alarme. On y verra si en effet la cour etait sans projet a cette
epoque.

"Mon devoir et ma fidelite l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la
reine le compte du voyage que j'ai fait a Paris. On me loue de bien dormir
la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis
point timide en affaires. Eleve aupres de M. le dauphin qui me distinguait,
accoutume a dire la verite a Versailles des mon enfance, soldat et marin,
instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent alterer ma
franchise ni ma fermete.

"Eh bien! il faut que je l'avoue a Votre Majeste, je n'ai pu fermer l'oeil
de la nuit. On m'a dit dans la bonne societe, dans la bonne compagnie (et
que serait-ce, juste ciel, si cela se repandait dans le peuple!), l'on m'a
repete que l'on prend des signatures dans le clerge et dans la noblesse.
Les uns pretendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que
c'est a son insu. On assure qu'il y a un plan de forme; que c'est par la
Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enleve; qu'il ira a
Metz. M. de Bouille est nomme, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a
dit tous bas chez M. Jauge, a table. J'ai fremi qu'un seul domestique ne
l'entendit; je lui ai observe qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir
un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a
repondu qu'a Metz comme ailleurs les patriotes etaient les plus forts, et
qu'il valait mieux qu'un seul mourut pour le salut de tous.

"M. le baron de Breteuil, qui tarde a s'eloigner, conduit le projet. On
accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois.
M. le comte de Mercy est malheureusement cite, comme agissant de concert.
Voila les propos; s'ils se repandent dans le peuple, leurs effets sont
incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru
epouvantes des suites: le seul doute de la realite peut en produire de
terribles. J'ai ete chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le
cache point a la reine, ou mon effroi a redouble. M. Fernand-Nunes a cause
avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait a supposer un plan
impossible, qui entrainerait la plus desastreuse et la plus humiliante des
guerres civiles, qui occasionnerait la separation ou la perte totale de la
monarchie, devenue la proie de la rage interieure et de l'ambition
etrangere, qui ferait le malheur irreparable des personnes les plus cheres
a la France. Apres avoir parle de la cour errante, poursuivie, trompee par
ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent
actuellement l'entrainer dans leur chute..., affligee d'une banqueroute
generale, devenue des-lors indispensable, et tout epouvantable..., je me
suis ecrie que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait
cette fausse nouvelle, si elle se repandait, parce qu'elle etait une idee
sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baisse les yeux a cette
derniere phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que
quelqu'un de considerable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait
propose de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais,
soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point
heureusement exige ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai
point promis de ne dire a personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur
que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'eprouve. Je
supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver
d'une fausse demarche: la premiere coute assez cher. J'ai vu le bon coeur
de la reine donner des larmes au sort des victimes immolees; actuellement
ce seraient des flots de sang verse inutilement qu'on aurait a regretter.
Une simple indecision peut etre sans remede. Ce n'est qu'en allant
au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir
a le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquerir au roi
son royaume. La nature lui en a prodigue les moyens; ils sont seuls
possibles. Elle peut imiter son auguste mere: sinon je me tais.... Je
supplie votre majeste de m'accorder une audience pour un des jours de cette
semaine."




NOTE 9.


L'histoire ne peut pas s'etendre assez pour justifier jusqu'aux individus,
surtout dans une revolution ou les roles, meme les premiers, sont
extremement nombreux. M. de Lafayette a ete si calomnie, et son caractere
est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une
note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un devouement continuel,
et cependant elle a ete presentee comme un attentat par des hommes qui lui
devaient la vie. On lui a reproche d'abord jusqu'a la violence de la garde
nationale qui l'entraina malgre lui a Versailles. Rien n'est plus injuste;
car si on peut maitriser avec de la fermete des soldats qu'on a conduits
longtemps a la victoire, des citoyens recemment et volontairement enroles,
et qui ne vous sont devoues que par l'exaltation de leurs opinions, sont
irresistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta
contre eux pendant toute une journee, et certainement on ne pouvait desirer
davantage. D'ailleurs rien n'etait plus utile que son depart, car sans la
garde nationale le chateau etait pris d'assaut, et on ne peut prevoir quel
eut ete le sort de la famille royale au milieu du dechainement populaire.
Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps etaient
forces. La presence de M. de Lafayette et de ses troupes a Versailles etait
donc indispensable. Apres lui avoir reproche de s'y etre rendu, on lui a
reproche surtout de s'y etre livre au sommeil; et ce sommeil a ete l'objet
du plus cruel et du plus reitere de tous les reproches. M. de Lafayette
resta debout jusqu'a cinq heures du matin, employa toute la nuit a repandre
des patrouilles, a retablir l'ordre et la tranquillite; et ce qui prouve
combien ses precautions etaient bien prises, c'est qu'aucun des postes
confies a ses soins ne fut attaque. Tout paraissait calme, et il fit une
chose que personne n'eut manque de faire a sa place, il se jeta sur un lit
pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis
vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une
demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tot pour sauver les
gardes-du-corps qu'on allait egorger. Qu'est-il donc possible de lui
reprocher...? De n'avoir pas ete present a la premiere minute? mais la meme
chose pouvait avoir lieu de toute autre maniere; un ordre a donner ou un
poste a visiter pouvait l'eloigner pour une demi-heure du point ou aurait
lieu la premiere attaque; et son absence, dans le premier instant de
l'action, etait le plus inevitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il
assez tot pour delivrer presque toutes les victimes, pour sauver le chateau
et les augustes personnes qu'il contenait? se devoua-t-il genereusement aux
plus grands dangers? voila ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut a
cette epoque des actions de graces universelles. Il n'y eut qu'une voix
alors parmi tous ceux qu'il avait sauves. Madame de Stael, qui n'est pas
suspecte de partialite en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle
entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'etait
pas suspect davantage, loue son devouement; et M. de Lally-Tolendal
regrette qu'on ne lui ait pas attribue dans ce moment une espece de
dictature (voyez son Rapport a ses commettans); ces deux deputes se sont
assez prononces contre les 5 et 6 octobre, pour que leur temoignage soit
accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les
premiers momens un devouement qui etait universellement reconnu. Plus
tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus a un
constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commenca
cette longue calomnie dont il n'a depuis cesse d'etre l'objet.




NOTE 10.


J'ai deja expose quels avaient ete les rapports a peu pres nuls de Mirabeau
avec le duc d'Orleans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j...
f..... ne merite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte
exercee par Lafayette envers le duc d'Orleans indisposa le parti populaire,
mais irrita surtout les amis du prince condamne a l'exil. Ceux-ci
songeaient a detacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la
jalousie de l'orateur contre le general. Un ami du duc, Lauzun, vint un
soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole des le lendemain
matin. Mirabeau qui souvent se laissait entrainer, allait ceder, lorsque
ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagerent de n'en
rien faire. Il fut donc resolu qu'il se tairait. Le lendemain, a
l'ouverture de la seance, on apprit le depart du duc d'Orleans; et
Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui
songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'ecria: _Ce j... f..... ne
merite pas la peine qu'on se donne pour lui._




NOTE 11.


Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes superieurs, beaucoup
de petitesse a cote de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive
qu'il fallait occuper par des esperances. Il etait impossible de lui donner
le ministere sans detruire son influence, et par consequent sans le perdre
lui-meme, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait
cette amorce a son imagination. Ceux donc qui s'etaient places entre lui et
la cour conseillerent de lui laisser au moins l'esperance d'un
portefeuille. Cependant les interets personnels de Mirabeau n'etaient
jamais l'objet d'une mention particuliere dans les diverses communications
qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs,
et il devenait difficile de faire entendre a Mirabeau ce qu'on voulait lui
apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau
avait une reputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui
servir de collegues. Le roi, s'adressant a M. de Liancourt, pour lequel
il avait une estime particuliere, lui demanda si, pour lui etre utile, il
accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt,
devoue au monarque, repondit qu'il etait decide a faire tout ce
qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientot rapportee a
l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, des que les
circonstances le permettraient, on ne le nommat ministre.




NOTE 12.


Il ne sera pas sans interet de connaitre l'opinion de Ferrieres sur la
maniere dont les deputes de son propre parti se conduisaient dans
l'assemblee.

"Il n'y avait a l'assemblee nationale, dit Ferrieres, qu'a peu pres trois
cents membres veritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti,
etrangers a l'un et a l'autre club, voulant le bien, le voulant pour
lui-meme, independamment d'interets d'ordres, de corps; toujours prets a
embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui
elle vint et par qui elle fut appuyee. Ce sont des hommes dignes de
l'honorable fonction a laquelle ils avaient ete appeles, qui ont fait le
peu de bonnes lois sorties de l'assemblee constituante; ce sont eux qui
ont empeche tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui
etait bon, et eloignant toujours ce qui etait mauvais, ils ont souvent
donne la majorite a des deliberations qui, sans eux, eussent ete rejetees
par un esprit de faction; ils ont souvent repousse des motions qui, sans
eux; eussent ete adoptees par un esprit d'interet.

"Je ne saurais m'empecher a ce sujet de remarquer la conduite impolitique
des nobles et des eveques. Comme ils ne tendaient qu'a dissoudre
l'assemblee, qu'a jeter de la defaveur sur ses operations, loin de
s'opposer aux mauvais decrets, ils etaient d'une indifference a cet egard
que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le
president posait la question, invitant les deputes de leur parti a les
suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point
deliberer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorite de l'assemblee,
decretaient tout ce qu'ils voulaient. Les eveques et les nobles croyant
fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hataient, avec
une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de
la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensee ils
joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblee, et pour le
peuple qui assistait aux seances. Ils n'ecoutaient point, riaient,
parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable
qu'il avait concue d'eux; et au lieu de travailler a regagner sa confiance
et son estime, ils ne travaillaient qu'a acquerir sa haine et son mepris.
Toutes ces sottises venaient de ce que les eveques et les nobles ne
pouvaient se persuader que l'a revolution etait faite depuis long-temps
dans l'opinion et dans le coeur de tous les Francais. Ils s'imaginaient, a
l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils
ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage,
s'entetant avec opiniatrete a l'ancien regime, base de toutes leurs
actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils
forcaient, par cette obstination maladroite, les revolutionnaires a etendre
leur systeme de revolution au-dela meme du but qu'ils s'etaient propose.
Les nobles et les eveques criaient alors a l'injustice, a la tyrannie. Ils
parlaient de l'anciennete et de la legitimite de leurs droits a des hommes
qui avaient sape la base de tous les droits."

(_Ferrieres. Tom. II, page._ 122).




NOTE 13.


Le rappel des gardes-du-corps donna lieu a une anecdote qui merite d'etre
rapportee. La reine se plaignait a M. de Lafayette de ce que le roi n'etait
pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du chateau etait
fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette
lui demanda aussitot si elle verrait avec plaisir le rappel de ces
derniers. La reine hesita d'abord a lui repondre, mais n'osa pas refuser
l'offre que lui fit le general de provoquer ce rappel. Aussitot il se
rendit a la municipalite, qui, a son instigation, fit la demande officielle
au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le
service du chateau. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec
peine; mais on leur en fit bientot sentir les consequences, et ceux qui ne
voulaient pas qu'ils parussent libres les engagerent a repondre par un
refus. Cependant le refus etait difficile a motiver, et la reine, a
laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargee de
dire a M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la
municipalite. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer
les gardes-du-corps a etre massacres. Cependant M. de Lafayette venait d'en
rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce
fait a la reine, qui fut encore plus embarrassee, mais qui persista dans
l'intention qu'elle etait chargee d'exprimer.




NOTE 14.


Le discours de Monsieur, a l'Hotel-de-Ville, renferme un passage trop
important pour n'etre pas rappele ici.

"Quant a mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en
parlerai avec confiance a mes concitoyens. Depuis le jour ou, dans la
seconde assemblee des notables, je me declarai sur la question fondamentale
qui divisait les esprits, je n'ai cesse de croire qu'une grande revolution
etait prete; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang
supreme, devait en etre le chef, puis qu'elle ne pouvait etre avantageuse a
la nation sans l'etre egalement au monarque; enfin, que l'autorite royale
devait etre le rempart de la liberte nationale; et la liberte nationale la
base de l'autorite royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul
de mes discours qui ait dementi ces principes, qui ait montre que, dans
quelque circonstance ou j'aie ete place, le bonheur du roi, celui du
peuple, aient cesse d'etre l'unique objet de mes pensees et de mes vues:
jusque-la, j'ai le droit d'etre cru sur ma parole, je n'ai jamais change de
sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais."




NOTE 15.


Le discours prononce par le roi dans celle circonstance est trop
remarquable pour n'etre pas cite avec quelques observations. Ce prince,
excellent et trop malheureux, etait dans une continuelle hesitation, et,
pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres
devoirs et les torts de la cour. Le ton qui regne dans le discours prononce
le 4 fevrier prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles
n'etaient pas imposees et qu'il s'exprimait avec un veritable sentiment de
sa situation presente.

"Messieurs, la gravite des circonstances ou se trouve la France m'attire
au milieu de vous. Le relachement progressif de tous les liens de l'ordre
et de la subordination, la suspension ou l'inactivite de la justice, les
mecontentemens qui naissent des privations particulieres, les oppositions,
les haines malheureuses qui sont la suite inevitable des longues
dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la
fortune publique, enfin l'agitation generale des esprits, tout semble se
reunir pour entretenir l'inquietude des veritables amis de la prosperite et
du bonheur du royaume.

"Un grand but se presente a vos regards; mais il faut y atteindre sans
accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'etait, je dois le
dire, d'une maniere plus douce et plus tranquille que j'esperais vous y
conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de reunir pour
la felicite publique les lumieres et les volontes des representans de la
nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins etroitement lies au
succes de vos travaux.

"Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste
que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu
desquelles vous vous trouviez places. Les horreurs de la disette que la
France avait a redouter l'annee derniere ont ete eloignees par des soins
multiplies et des approvisionnemens immenses. Le desordre que l'etat ancien
des finances, le discredit, l'excessive rarete du numeraire et le
deperissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce
desordre, au moins dans son eclat et dans ses exces, a ete jusqu'a present
ecarte. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les
dangereuses consequences du defaut de travail; et, nonobstant
l'affaiblissement de tous les moyens d'autorite, j'ai maintenu le royaume,
non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse desire, mais dans un
etat de tranquillite suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberte sage
et bien ordonnee; enfin, malgre notre situation interieure generalement
connue, et malgre les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai
conserve la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de
l'Europe les rapports d'egard et d'amitie qui peuvent rendre cette paix
durable.

"Apres vous avoir ainsi preserves des grandes contrarietes qui pouvaient
aisement traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrive ou
il importe a l'interet de l'etat que je m'associe d'une maniere encore plus
expresse et plus manifeste a l'execution et a la reussite de tout ce que
vous avez concerte pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus
grande occasion que celle ou vous presentez a mon acceptation des decrets
destines a etablir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit
avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes
sujets et pour la prosperite de cet empire.

"Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le
voeu de la nation ne s'etait pas encore explique sur les assemblees
provinciales, j'avais commence a substituer ce genre d'administration a
celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacre. L'experience
m'ayant fait connaitre que je ne m'etais point trompe dans l'opinion que
j'avais concue de l'utilite de ces etablissemens, j'ai cherche a faire
jouir du meme bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour
assurer aux nouvelles administrations la confiance generale, j'ai voulu que
les membres dont elles devaient etre composees fussent nommes librement par
tous les citoyens. Vous avez ameliore ces vues de plusieurs manieres, et la
plus essentielle, sans doute, est cette subdivision egale et sagement
motivee, qui, en affaiblissant les anciennes separations de province a
province, et en etablissant un systeme general et complet d'equilibre,
reunit davantage a un meme esprit et a un meme interet toutes les parties
du royaume. Cette grande idee, ce salutaire dessein, vous sont entierement
dus: il ne fallait pas moins qu'une reunion des volontes de la part des
representans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant
sur l'opinion generale, pour entreprendre avec confiance un changement
d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les
resistances de l'habitude et des interets particuliers."

Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et tres bien senti. Il
est vrai que toutes les ameliorations, il les avait autrefois tentees de
son propre mouvement, et qu'il avait donne un rare exemple chez les
princes, celui de prevenir les besoins de leurs sujets. Les eloges qu'il
donne a la nouvelle division territoriale portent encore le caractere d'une
entiere bonne foi, car elle etait certainement utile au gouvernement, en
detruisant les resistances que lui avaient souvent opposees les localites.
Tout porte donc a croire que le roi parle ici avec une parfaite sincerite.
Il continue:

"Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir
le succes de cette vaste organisation; d'ou depend le salut de la France;
et, je crois necessaire de le dire, je suis trop occupe de la situation
interieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout
genre dont nous sommes environnes, pour ne pas sentir fortement que, dans
la disposition presente des esprits, et en considerant l'etat ou se
trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses
s'etablisse avec calme et avec tranquillite ou que le royaume soit expose a
toutes les calamites de l'anarchie.

"Que les vrais citoyens y reflechissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant
uniquement leur attention sur le bien de l'etat, et ils verront que, meme
avec des opinions differentes, un interet eminent doit les reunir tous
aujourd'hui. Le temps reformera ce qui pourra rester de defectueux dans la
collection des lois qui auront ete l'ouvrage de cette assemblee (_cette
critique indirecte et menagee prouve que le roi ne voulait pas flatter,
mais dire la verite, tout en employant la mesure necessaire_); mais toute
entreprise qui tendrait a ebranler les principes de la constitution meme,
tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir
l'heureuse influence, ne serviraient qu'a introduire au milieu de nous les
maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succes d'une semblable
tentative contre mon peuple et moi, le resultat nous priverait, sans
remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la
perspective.

"Livrons-nous donc de bonne foi aux esperances que nous pouvons concevoir,
et ne songeons qu'a les realiser par un accord unanime. Que partout on
sache que le monarque et les representans de la nation sont unis d'un meme
interet et d'un meme voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance,
repandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonte, et que
tous les citoyens recommandables par leur honnetete, tous ceux qui peuvent
servir l'etat essentiellement par leur zele et par leurs lumieres,
s'empressent de prendre part aux differentes subdivisions de
l'administration generale, dont l'enchainement et l'ensemble doivent
concourir efficacement au retablissement de l'ordre et a la prosperite du
royaume.

"Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup a faire pour
arriver a ce but. Une volonte suivie, un effort general et commun, sont
absolument necessaires pour obtenir un succes veritable. Continuez donc
vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre
premiere attention sur le sort du peuple et sur la liberte publique, mais
occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les defiances, et mettez
fin, le plus tot possible, aux differentes inquietudes qui eloignent de la
France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste
avec les lois de surete et de liberte que vous voulez etablir: la
prosperite ne reviendra qu'avec le contentement general. Nous apercevons
partout des esperances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur.

"Un jour, j'aime a le croire, tous les Francais indistinctement
reconnaitront l'avantage de l'entiere suppression des differences d'ordre
et d'etat, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, a
cette prosperite de la patrie qui interesse egalement les citoyens, et
chacun doit voir sans peine que, pour etre appele dorenavant a servir
l'etat de quelque maniere, il suffira de s'etre rendu remarquable par ses
talens et par ses vertus.

"En meme temps, neanmoins, tout ce qui rappelle a une nation l'anciennete
et la continuite des services d'une race honoree est une distinction que
rien ne peut detruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la
reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la societe, aspirent a
servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu deja le bonheur d'y
reussir, ont un interet a respecter cette transmission de titres ou de
souvenirs, le plus beau de tous les heritages qu'on puisse faire passer a
ses enfans.

"Le respect du aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer;
et lorsque leur consideration sera principalement unie aux saintes verites
qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens
honnetes et eclaires auront un egal interet a la maintenir et a la
defendre.

"_Sans doute ceux qui ont abandonne leurs privileges pecuniaires, ceux qui
ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'etat, se
trouvent soumis a des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais,
j'en ai la persuasion, ils auront assez de generosite pour chercher un
dedommagement dans tous les avantages publics dont l'etablissement des
assemblees nationales presente l'esperance_."

Le roi continue, comme on le voit, a exposer a tous les partis les
avantages des nouvelles lois, et en meme temps la necessite de conserver
quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilegies prouve son
opinion reelle sur la necessite et la justice des sacrifices qu'on leur
avait imposes, et leur resistance sera eternellement condamnee par les
paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'etait
pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les
conseils et meme les reproches, prouve qu'il parlait sincerement. Il
s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire eclater l'etat
de contrainte dans lequel il croyait etre. Sa lettre aux ambassadeurs,
rapportee plus bas, le prouvera suffisamment. L'exageration toute populaire
qui y regne demontre l'intention de ne plus paraitre libre. Mais ici la
mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si delicat,
qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti a
l'ecrire et a le prononcer.

"J'aurais bien aussi des pertes a compter, si, au milieu des plus grands
interets de l'etat, je m'arretais a des calculs personnels; mais je trouve
une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entiere, dans
l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que
j'exprime ici ce sentiment.

"Je defendrai donc, je maintiendrai la liberte constitutionnelle, dont le
voeu general, d'accord avec le mien, a consacre les principes. _Je ferai
davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je
preparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre
de choses que les circonstances ont amene. Je l'habituerai des ses premiers
ans a etre heureux du bonheur des Francais_, et a reconnaitre toujours,
malgre le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le preservera
des dangers de l'inexperience; et qu'une juste liberte ajoute un nouveau
prix aux sentimens d'amour et de fidelite dont la nation, depuis tant de
siecles, donne a ses rois des preuves si touchantes.

"Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous
occuperez surement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du
pouvoir executif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun
ordre durable au dedans, ni aucune consideration au dehors. Nulle defiance
ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme
citoyens et comme fideles representans de la nation, d'assurer au bien de
l'etat et a la liberte publique cette stabilite qui ne peut deriver que
d'une autorite active et tutelaire. Vous aurez surement present a l'esprit
que, sans une telle autorite, toutes les parties de votre systeme de
constitution resteraient a la fois sans lien et sans correspondance; et, en
vous occupant de la liberte, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne
perdrez pas de vue que le desordre en administration, en amenant la
confusion des pouvoirs, degenere souvent, par d'aveugles violences, dans la
plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies.

"Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est
personnel pres des lois et des institutions qui doivent regler le destin de
l'empire, mais pour le bonheur meme de notre patrie, pour sa prosperite,
pour sa puissance, je vous invite a vous affranchir de toutes les
impressions du moment qui pourraient vous detourner de considerer dans son
ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste etendue,
et par son immense population, et par ses relations inevitables au dehors.

"Vous ne negligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent
encore des legislateurs les moeurs, le caractere et les habitudes d'une
nation devenue trop celebre en Europe par la nature de son esprit et de son
genie, pour qu'il puisse paraitre indifferent d'entretenir ou d'alterer en
elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonte, qui lui ont valu
tant de renommee.

"Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde
a la propriete, ce droit respecte de toutes les nations, qui n'est pas
l'ouvrage du hasard, qui ne derive point des privileges d'opinion, mais qui
se lie etroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et
aux premieres conditions de l'harmonie sociale.

"Par quelle fatalite, lorsque le calme commencait a renaitre, de nouvelles
inquietudes se sont-elles repandues dans les provinces! Par quelle fatalite
s'y livre-t-on a de nouveaux exces! Joignez-vous a moi pour les arreter, et
empechons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent
souiller ces jours ou le bonheur de la nation se prepare. Vous qui pouvez
influer par tant de moyens sur la confiance publique, _eclairez sur ses
veritables interets le peuple qu'on egare, ce bon peuple qui m'est si cher,
et dont on m'assure que je suis aime quand on veut me consoler de mes
peines_. Ah! s'il savait a quel point je suis malheureux a la nouvelle d'un
attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les
personnes, peut-etre il m'epargnerait cette douloureuse amertume!

"Je ne puis vous entretenir des grands interets de l'etat, sans vous
presser de vous occuper, d'une maniere instante et definitive, de tout ce
qui tient au retablissement de l'ordre dans les finances, et a la
tranquillite de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par
quelque lien a la fortune publique.

"Il est temps d'apaiser toutes les inquietudes; il est temps de rendre a ce
royaume la force de credit a laquelle il a droit de pretendre. Vous ne
pouvez pas tout entreprendre a la fois: aussi je vous invite a reserver
pour d'autres temps une partie des biens dont la reunion de vos lumieres
vous presente le tableau; mais quand vous aurez ajoute a ce que vous avez
deja fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand
vous aurez assure les bases d'un equilibre parfait entre les revenus et les
depenses de l'etat; enfin quand vous aurez acheve l'ouvrage de la
constitution, vous aurez acquis de grands droits a la reconnaissance
publique; et, dans la continuation successive des assemblees nationales,
continuation fondee dorenavant sur cette constitution meme, il n'y aura
plus qu'a ajouter d'annee en annee de nouveaux moyens de prosperite. Puisse
cette journee, ou votre monarque vient s'unir a vous de la maniere la plus
franche et la plus intime, etre une epoque memorable dans l'histoire de cet
empire! Elle le sera, je l'espere, si mes voeux ardents, si mes instantes
exhortations peuvent etre un signal de paix et de rapprochement entre vous.
_Que ceux qui s'eloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si
necessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les
affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_.

"Ne professons tous, a compter de ce jour, ne professons tous, je vous en
donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul interet, qu'une seule
volonte, l'attachement a la constitution nouvelle, et le desir ardent de la
paix, du bonheur et de la prosperite de la France!"




NOTE 16.


Je ne puis mieux faire que de citer les Memoires de M. Froment lui-meme,
pour donner une juste idee de l'emigration et des opinions qui la
divisaient: dans un volume intitule _Recueil de divers ecrits relatifs a la
revolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes:

"Je me rendis secretement a Turin (janvier 1790) aupres des princes
francais, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil,
qui fut tenu a mon arrivee, je leur demontrai que, _s'ils voulaient armer
les partisans de l'autel et du trone, et faire marcher de pair les interets
de la religion avec ceux de la royaute, il serait aise de sauver l'un et
l'autre_. Quoique fortement attache a la foi de mes peres, ce n'etait pas
aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis
declares du catholicisme et de la royaute, a ceux qui disaient hautement
que depuis trop long-temps on parlait de Jesus-Christ et des Bourbons, a
ceux qui pretendaient etrangler le dernier des rois avec les boyaux du
dernier des pretres. Les non-catholiques _restes fideles_ a la monarchie
ont toujours trouve en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques
_rebelles_ le plus implacable ennemi.

"Mon plan tendait uniquement a lier un parti, et a lui donner, autant qu'il
serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le veritable argument
des revolutionnaires etant la force, je sentais que la veritable reponse
etait la force; _alors, comme a present_, j'etais convaincu de cette grande
verite, _qu'on ne peut etouffer une forte passion que par une plus forte
encore, et que le zele religieux pouvait seul etouffer le delire
republicain_. Les miracles que le zele de la religion a operes depuis lors
dans la Vendee et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les
revolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus a bout
d'etablir leur systeme anti-religieux et anti-social, pendant quelques
annees, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI
avaient concu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes
emigres l'avaient sincerement adopte et reellement soutenu.

"Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI
et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des
principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples
fussent la cause des agens de la revolution. Ils auraient cru se couvrir de
ridicule et de deshonneur, s'ils avaient prononce le seul mot de
_religion_, s'ils avaient employe les puissans moyens qu'elle presente, et
dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec
succes. Pendant que l'assemblee nationale cherchait a egarer le peuple et a
se l'attacher par la suppression des droits feodaux, de la dime, de la
gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener a la soumission et a
l'obeissance par l'expose de l'incoherence des nouvelles lois, par le
tableau des malheurs du roi, par des ecrits au-dessus de son intelligence.
Avec ces moyens ils croyaient faire renaitre dans le coeur de tous les
Francais un amour pur et desinteresse pour leur souverain; ils croyaient
que les clameurs des mecontens arreteraient les entreprises des factieux,
et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_.
La valeur de mes conseils fut taxee vraisemblablement au poids de mon
existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur
fortune."

M.



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