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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Froment poursuit son recit, et caracterise ailleurs les partis qui
divisaient la cour fugitive, de la maniere suivante,

"Ces titres honorables et les egards qu'on avait generalement pour moi a
Turin, m'auraient fait oublier le passe et concevoir les plus flatteuses
esperances pour l'avenir, si j'avais apercu de grands moyens aux
conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus
influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_emigration
divisee en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-revolution
que _par le secours des puissances etrangeres_, et l'autre _par les
royalistes de l'interieur_.

"_Le premier parti_ pretendait qu'en cedant quelques provinces aux
puissances, elles fourniraient aux princes francais des armees assez
nombreuses pour reduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait
aisement les concessions qu'on aurait ete force de faire; et que la cour,
en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'etat_, pourrait
dicter des lois a tous les Francais... Les courtisans tremblaient que la
noblesse des provinces et les royalistes du tiers-etat n'eussent l'honneur
de remettre sur son seant la monarchie defaillante. Ils sentaient qu'ils ne
seraient plus les dispensateurs des graces et des faveurs, et que leur
regne finirait des que la noblesse des provinces aurait retabli, au prix de
son sang, l'autorite royale, et merite par la les bienfaits et la confiance
de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait a se
reunir, sinon pour detourner les princes d'employer en aucune maniere les
royalistes de l'interieur, du moins pour fixer principalement leur
attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter a fonder leurs plus
grandes esperances sur les secours etrangers. Par une suite de cette
crainte, ils mettaient _secretement_ en oeuvre les moyens les plus
efficaces pour ruiner les ressources interieures, faire echouer les plans
proposes, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le retablissement de
l'ordre, s'ils eussent ete sagement diriges et reellement soutenus. C'est
ce dont j'ai ete moi-meme le temoin: c'est ce que je demontrerai un jour
par des faits et des temoignages authentiques; mais le moment n'est pas
encore venu. Dans une conference qui eut lieu a peu pres a cette epoque, au
sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais
et des Francs-Comtois, j'exposai sans detour les moyens qu'on devait
employer, _en meme temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du
Gevaudan, des Cevennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et
de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis
d'Autichamp, marechal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit:
"Mais les opprimes et les parens des victimes ne chercheront-ils pas a se
venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions a notre
but!--Voyez-vous, s'ecria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on
exercerait des vengeances particulieres!" Plus qu'etonne de cette
observation, je dis a M. le marquis de la Rouziere, mon voisin: "Je ne
croyais pas qu'une guerre civile dut ressembler a une mission de capucins!"
C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux a
leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient a n'employer que
des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zele des
royalistes de l'interieur, mais tres insuffisantes pour, apres les avoir
compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est
revenu que, pendant le sejour de l'armee des princes en Champagne, M. de la
Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un
republicain, crut, d'apres le systeme de son general, qu'il le ramenerait a
son devoir par une exhortation pathetique, et en lui rendant ses armes et
la liberte; mais a peine le republicain eut fait quelques pas, qu'il
etendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors
la moderation qu'il avait manifestee a Turin, incendia plusieurs villages,
pour venger la mort de son missionnaire imprudent.

"_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris
plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour
empecher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne a son petit-fils, bien
loin de les appeler a notre aide, il fallait au contraire ranimer le zele
du clerge, le devouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et
se hater d'etouffer une querelle de famille_, dont les etrangers seraient
peut-etre tentes de profiter....

"C'est a cette funeste division parmi les chefs de l'emigration, et a
l'imperitie ou a la perfidie des ministres de Louis XVI, que les
revolutionnaires doivent leurs premiers succes. Je vais plus loin, et je
soutiens que ce n'est point l'assemblee nationale qui a fait la revolution,
mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres
ont livre Louis XVI aux ennemis de la royaute, comme certains faiseurs ont
livre les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens
que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI,
Louis XVIII et les princes de leurs maisons, etaient et sont
_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est a leur inertie, a
leur lachete ou a leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la
France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je
portais un grand nom et que j'eusse ete du conseil des Bourbons, je ne
survivrais pas a l'idee qu'une horde de vils et de laches brigands, dont
pas un n'a montre dans aucun genre ni genie, ni talent superieur, soit
parvenue a renverser le trone, a etablir sa domination dans les plus
puissans etats de l'Europe, a faire trembler l'univers; et lorsque cette
idee me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurite de mon existence, pour me
mettre a l'abri du blame, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arreter
les progres de la revolution."




NOTE 17.


J'ai deja cite quelques passages des Memoires de Ferrieres, relativement a
la premiere seance des etats-generaux. Comme rien n'est plus important que
de constater les vrais sentimens que la revolution excitait dans les
coeurs, je crois devoir donner la description de la federation par ce meme
Ferrieres. On y verra si l'enthousiasme etait vrai, s'il etait
communicatif, et si cette revolution etait aussi hideuse qu'on a voulu la
faire.

"Cependant les federes arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les
logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps,
bois, et tout ce qui pouvait contribuer a rendre le sejour de la capitale
agreable et commode. La municipalite prit des mesures pour qu'une si grande
affluence d'etrangers ne troublat pas la tranquillite publique. Douze mille
ouvriers travaillaient sans relache a preparer le Champ-de-Mars. Quelque
activite que l'on mit a ce travail, il avancait lentement. On craignait
qu'il ne put etre acheve le 14 juillet, jour irrevocablement fixe pour la
ceremonie, parce que c'etait l'epoque fameuse de l'insurrection de Paris et
de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au
nom de la patrie, les bons citoyens a se joindre aux ouvriers. Cette
invitation civique electrise toutes les tetes; les femmes partagent
l'enthousiasme et le propagent; on voit des seminaristes, des ecoliers, des
soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs
cloitres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des
bannieres ornees d'emblemes patriotiques. La, tous les citoyens, meles,
confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point presente
un groupe varie; la courtisane echevelee se trouve a cote de la citoyenne
pudibonde, le capucin traine le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le
porte-faix avec le petit-maitre du Palais-Royal, la robuste harengere
pousse la brouette remplie par la femme elegante et a vapeurs; le peuple
aise, le peuple indigent, le peuple vetu, le peuple en haillons,
vieillards, enfans, comediens, cent-suisses, commis, travaillant et
reposant, acteurs et spectateurs, offrent a l'oeil etonne une scene pleine
de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives,
augmentent le charme et la gaiete de ce vaste et ravissant tableau; les
chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires,
celui des beches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent,
qui s'encouragent..... L'ame se sentait affaissee sous le poids d'une
delicieuse ivresse a la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens
d'une fraternite primitive. Neuf heures sonnees, les groupes se demelent.
Chaque citoyen regagne l'endroit ou s'est placee sa section, se rejoint a
sa famille, a ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des
tambours, reviennent a Paris, precedees de flambeaux, lachant de temps en
temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ca
ira_.

"Enfin le 14 juillet, jour de la federation, arrive parmi les esperances
des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande ceremonie
n'eut pas le caractere serieux et auguste d'une fete a la fois nationale et
religieuse, caractere presque inconciliable avec l'esprit francais, elle
offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois
plus touchante. Les federes, ranges par departemens sous quatre-vingt-trois
bannieres, partirent de l'emplacement de la Bastille; les deputes des
troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des
tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et
fermaient la marche.

"Les federes traverserent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honore,
et se rendirent par le Cours-la-Reine a un pont de bateaux construit sur la
riviere. Ils recurent a leur passage les acclamations d'un peuple immense
repandu dans les rues, aux fenetres des maisons, sur les quais. La pluie
qui tombait a flots ne derangea ni ne ralentit la marche. Les federes,
degouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent
nos freres les Parisiens! On leur descendait par les fenetres du vin, des
jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de benedictions.
L'assemblee nationale joignit le cortege a la place Louis XV, et marcha
entre le bataillon des veterans et celui des jeunes eleves de la patrie:
image expressive qui semblait reunir a elle seule tous les ages et tous les
interets.

"Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars etait couvert de peuple qui battait
des mains, qui chantait _Ca ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de
Passy presentaient un long amphitheatre, ou l'elegance de l'ajustement,
les charmes, les graces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui
laissaient pas meme la faculte d'asseoir une preference. La pluie
continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaiete
francaise triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la
longueur de la marche.

"M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entoure de ses
aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des
federes. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne
connait, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un
verre de l'autre: _Mon general, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme
leve sa bouteille, emplit un grand verre, le presente a M. de Lafayette. M.
de Lafayette recoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin
d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promene un sourire de
complaisance et un regard benevole et confiant sur la multitude; et ce
regard semble dire: "Je ne concevrai jamais aucun soupcon, je n'aurai
jamais aucune inquietude, tant que je serai au milieu de vous."

"Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des
environs, rassembles des les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis
sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouilles,
crottes, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les
inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant
leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les federes et
l'assemblee nationale. On avait eleve un vaste amphitheatre pour le roi, la
famille royale, les ambassadeurs et les deputes. Les federes les premiers
arrives commencent a danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent a
eux, en formant une ronde qui embrasse bientot une partie du Champ-de-Mars.
C'etait un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule
d'hommes, venus des parties les plus opposees de la France, entraines par
l'impulsion du caractere national, bannissant tout souvenir du passe, toute
idee du present, toute crainte de l'avenir, se livrant a une delicieuse
insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout age, de tout sexe,
suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la
pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortege
etant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque federe va rejoindre sa
banniere. L'eveque d'Autun se prepare a celebrer la messe a un autel a
l'antique dresse au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents pretres vetus
d'aubes blanches, coupees de larges ceintures tricolores, se rangent aux
quatre coins de l'autel. L'eveque d'Autun benit l'oriflamme et les
quatre-vingt-trois bannieres: il entonne le _Te Deum_. Douze cents
musiciens executent ce cantique. Lafayette, a la tete de l'etat-major de
la milice parisienne et des deputes des armees de terre et de mer, monte a
l'autel, et jure, au nom des troupes et des federes, d'etre fidele a la
nation, a la loi, au roi. Une decharge de quatre pieces de canon annonce a
la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir
l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannieres s'agitent; les
sabres tires etincellent. Le president de l'assemblee nationale repete le
meme serment. Le peuple et les deputes y repondent par des cris de _Je le
jure_. Alors le roi se leve, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des
Francais, je jure d'employer le pouvoir que m'a delegue l'acte
constitutionnel de l'etal, a maintenir la constitution decretee par
l'assemblee nationale et, acceptee par moi.._ La reine prend le dauphin
dans ses bras le presente au peuple, et dit: _Voila mon fils; il se
reunit, ainsi que moi, dans ces memes sentimens._ Ce mouvement inattendu
fut paye par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le
Dauphin! Les canons continuaient de meler leurs sons majestueux aux sons
guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps
s'etait eclairci: le soleil se montrait dans tout son eclat; il semblait
que l'Eternel meme voulut etre temoin de ce mutuel engagement, et le
ratifier par sa presence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux
affreux qui depuis ce jour n'ont cesse de desoler la France, o Providence
toujours active et toujours fidele! sont le juste chatiment d'un parjure.
Tu as frappe et le monarque et les sujets qui ont viole leur serment!

"L'enthousiasme et les fetes ne se bornerent pas au jour de la federation.
Ce fut, pendant le sejour des federes a Paris, une suite continuelle de
repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but,
on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la
garde nationale des departemens et de l'armee de ligne. Le roi, la reine et
M. le Dauphin se trouverent a cette revue. Ils y furent accueillis avec
acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main a baiser aux
federes, leur montra M. le Dauphin. Les federes avant de quitter la
capitale, allerent rendre leurs hommages au roi; tous lui temoignerent le
plus profond respect, le plus entier devouement. Le chef des Bretons mit un
genou en terre, et presentant son epee a Louis XVI: "Sire, je vous remets,
pure et sacree, l'epee des fideles Bretons: elle ne se teindra que du sang
de vos ennemis."--"Cette epee ne peut etre en de meilleures mains que
dans les mains de mes chers Bretons, repondit Louis XVI en relevant le chef
des Bretons et en lui rendant son epee; je n'ai jamais doute de leur
tendresse et de leur fidelite: assurez-les que je suis le pere, le frere,
l'ami de tous les Francais." Le roi vivement emu, serre la main du chef des
Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans
cette scene touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole:
"Sire, tous les Francais, si j'en juge par nos coeurs, vous cherissent et
vous cheriront, parce que vous etes un roi citoyen."

"La municipalite de Paris voulut aussi donner une fete aux federes. Il y
eut joute sur la riviere, feu d'artifice, illumination, bal et
rafraichissemens a la halle au ble, bal sur remplacement de la Bastille. On
lisait a l'entree de l'enceinte ces mots en gros caracteres: _Ici l'on
danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une maniere frappante avec
l'antique image d'horreur et de desespoir que retracait le souvenir de
cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un a l'autre endroit,
sans trouble, sans embarras. La police, en defendant la circulation des
voitures, avait prevu les accidens si communs dans les fetes, et aneanti le
bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui
fatigue, etourdit les citoyens, leur laisse a chaque instant la crainte
d'etre ecrases, et donne a la fete la plus brillante et la mieux ordonnee
l'apparence d'une fuite. Les fetes publiques sont essentiellement pour le
peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en
partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-la; ils y gagneront
des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs
oncitoyens.

"Ce fut aux Champs-Elysees que les hommes sensibles jouirent avec plus de
satisfaction de cette charmante fete populaire. Des cordons de lumieres
pendaient a tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlacaient les
uns aux autres; des pyramides de feu, placees de distance en distance,
repandaient un jour pur que l'enorme masse des tenebres environnantes
rendait encore plus eclatant par son contraste. Le peuple remplissait les
allees et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses
enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son
existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garcons dansaient au son de
plusieurs orchestres disposes dans les clairieres qu'on avait menagees.
Plus loin, quelques mariniers en gilet et en calecon, entoures de groupes
nombreux qui les regardaient avec interet, s'efforcaient de grimper le long
des grands mats frottes de savon, et de gagner un prix reserve a celui qui
parviendrait a enlever un drapeau tricolore attache a leur sommet. Il
fallait voir les rires prodigues a ceux qui se voyaient contraints
d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnes a ceux qui, plus
heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie
douce, sentimentale, repandue sur tous les visages, brillant dans tous les
yeux, retracait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les
Champs-Elysees des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes
errant sous les arbres de ces belles allees, augmentaient encore
l'illusion."

_(Ferrieres, tome II, p. 89.)_





NOTE 18.


M. de Talleyrand avait predit d'une maniere tres remarquable les resultats
financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature
de cette monnaie, la caracterise avec la plus grande justesse, et demontre
les raisons de sa prochaine inferiorite.

"L'assemblee nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une emission de deux
milliards d'assignats-monnaie? On prejuge de cette seconde emission par le
succes de la premiere, mais on ne veut pas voir que les besoins du
commerce, ralenti par la revolution, ont du faire accueillir avec avidite
notre premier numeraire conventionnel; et ces besoins etaient tels, que
dans mon opinion, il eut ete adopte, ce numeraire, meme quand il n'eut pas
ete force: faire militer ce premier succes, qui meme n'a pas ete complet,
puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample
emission, c'est s'exposer a de grands dangers; car l'empire de la loi a sa
mesure, et cette mesure c'est l'interet que les hommes ont a la respecter
ou a l'enfreindre.

"Sans doute les assignats auront des caracteres de surete que n'a jamais
eus aucun papier-monnaie; nul n'aura ete cree sur un gage aussi precieux,
revetu d'une hypotheque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat,
considere comme titre de creance, a une valeur positive et materielle;
cette valeur de l'assignat est precisement la meme que celle du domaine
qu'il represente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais
aucun papier national ne marchera de pair avec les metaux; jamais le signe
supplementaire du premier signe representatif de la richesse, n'aura la
valeur exacte de son modele; le titre meme constate le besoin, et le besoin
porte crainte et defiance autour de lui.

"Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent?
C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses
rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est
qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on
ne concoit pas a quelle epoque deux milliards d'assignats, representant a
peu pres la valeur des domaines, se trouveront eteints; c'est, parce que,
l'argent etant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre
deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle
doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se
passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se
passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans
la circulation quelques especes, car le plus grand de tous les maux serait
d'en etre absolument prive."

Plus loin l'orateur ajoute;

"Creer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurement representer un metal
marchandise, c'est uniquement representer un metal-monnaie: or un metal
simplement monnaie ne peut, quelque idee qu'on y attache, representer celui
qui est en meme temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque
sur, quelque solide qu'il puisse etre, est donc une abstraction de la
monnaie metallique; il n'est donc que le signe libre ou force, non pas de
la richesse, mais simplement du credit. Il suit de la que donner au papier
les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie,
intermediaire entre tous les objets d'echange, c'est changer la quantite
reconnue pour unite, autrement appelee dans cette matiere _l'etalon de la
monnaie_; c'est operer en un moment ce que les siecles operent a peine dans
un etat qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant
etranger, la monnaie fait a l'egard du prix des choses la meme fonction que
les degres, minutes et secondes a l'egard des angles, ou les echelles a
l'egard des cartes geographiques ou plans quelconques, je demande ce qui
doit resulter de cette alteration dans la mesure commune."

Apres avoir montre ce qu'etait la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand predit
avec une singuliere precision la confusion qui en resulterait dans les
transactions privees:

"Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route
ils auront a parcourir. Il faudra donc que le creancier rembourse achete
des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie
a d'autres acquisitions. S'il achete des domaines, alors votre but sera
rempli: je m'applaudirai avec vous de la creation des assignats, parce
qu'ils ne seront pas dissemines dans la circulation, parce qu'enfin ils
n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux creances publiques,
la faculte d'etre echangees contre les domaines publics. Mais si ce
creancier defiant prefere de perdre des interets en conservant un titre
inactif: mais s'il convertit des assignats en metaux pour les enfouir, ou
en effets sur l'etranger pour les transporter; mais si ces dernieres
classes sont beaucoup plus nombreuses que la premiere; si, en un mot, les
assignats s'arretent long-temps dans la circulation avant de venir
s'aneantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcement
et sejournent dans les mains d'hommes obliges de les recevoir au pair, et
qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont
l'occasion d'une grande injustice commise par tous les debiteurs vis-a-vis
les creanciers anterieurs, que la loi obligera a recevoir les assignats au
pair de l'argent, tandis qu'elle sera dementie dans l'effet qu'elle
ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs a les prendre au
pair des especes, c'est-a-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises
en raison de la perte des assignats; alors combien cette operation
ingenieuse aurait-elle trompe le patriotisme de ceux dont la sagacite l'a
presentee, et dont la bonne foi la defend; et a quels regrets inconsolables
ne serions-nous pas condamnes!"

On ne peut donc pas dire que l'assemblee constituante ait completement
ignore le resultat possible de sa determination; mais a ces previsions on
pouvait opposer une de ces reponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment,
mais qui seraient peremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette
reponse etait la necessite; la necessite de pourvoir aux finances, et de
diviser les proprietes.




NOTE 19.


Il n'est pas possible que sur un ouvrage compose collectivement, et par un
grand nombre d'hommes, il n'y ait diversite d'avis. L'unanimite n'ayant
jamais lieu, excepte sur certains points tres rares, il faut que chaque
partie soit improuvee par ceux qui ont vote contre. Ainsi chaque article de
la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs
memes de cette constitution; mais neanmoins l'ensemble etait leur ouvrage
reel et incontestable. Ce qui arrivait ici etait inevitable dans tout corps
deliberant, et le moyen de Mirabeau n'etait qu'une supercherie. On peut
meme dire qu'il y avait peu de delicatesse dans son procede; mais il faut
beaucoup excuser chez un etre puissant, desordonne, que la moralite du but
rend tres facile sur celle des moyens; je dis moralite du but, car
Mirabeau croyait sincerement a la necessite d'une constitution modifiee; et
bien que son ambition, ses petites rivalites personnelles contribuassent a
l'eloigner du parti populaire, il etait sincere dans sa crainte de
l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que
le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes
differentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de
vue, et la moralite, c'est-a-dire la sincerite, se trouve egalement dans
les cotes les plus opposes.




NOTE 20.


Ferrieres, temoin oculaire des intrigues de cette epoque, rapporte lui-meme
celles qui furent employees pour empecher le serment des pretres. Cette
page me semble trop caracteristique pour n'etre pas citee:

"Les eveques et les revolutionnaires s'agiterent et intriguerent, les uns
pour faire preter le serment, les autres pour empecher qu'on ne le pretat.
Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la
conduite que tiendraient les ecclesiastiques de l'assemblee. Les eveques se
rapprocherent de leurs cures; les devots et les devotes se mirent en
mouvement. Toutes les conversations ne roulerent plus que sur le serment du
clerge. On eut dit que le destin de la France et le sort de tous les
Francais dependaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes
les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus
decriees par leurs moeurs, devinrent tout a coup de severes theologiens,
d'ardens missionnaires de la purete et de l'integrite de la foi romaine.

"Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_,
employerent leurs armes ordinaires, l'exageration, le mensonge, la
calomnie. On repandit une foule d'ecrits dans lesquels la constitution
civile du clerge etait taitee de schismatique, d'heretique, de destructive
de a religion. Les devotes colporterent des ecrits de maison en maison;
elles priaient, conjuraient, menacaient, elon les penchans et les
caracteres. On montrait aux uns e clerge triomphant, l'assemblee dissoute,
les ecclesiastiques revaricateurs depouilles de leurs benefices, enfermes
dans leurs maisons de correction; les ecclesiastiques ideles couverts de
gloire, combles de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une
assemblee sacrilege et sur des pretres apostats. Les peuples depourvus de
sacremens se souleveraient, les puissances etrangeres entreraient en
France, et cet edifice d'iniquite et de sceleratesse s'ecroulerait sur ses
propres fondemens."

(_Ferrieres, tome II, page_ 198.)




NOTE 21.


M. Froment rapporte le fait suivant dans son ecrit deja cite:

"Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'interieur
du royaume, aussitot qu'ils le pourraient, des legions de tous les fideles
sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment ou les troupes de ligne
seraient entierement reorganisees. Desireux d'etre a la tete des royalistes
que j'avais diriges et commandes en 1789 et 1790, j'ecrivis a Monsieur,
comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de
colonel-commandant, concu de maniere que tout royaliste qui, comme moi,
reunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former
une legion, put se flatter d'obtenir la meme faveur. Monsieur, comte
d'Artois, applaudit a mon idee, et accueillit favorablement ma demande;
mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si
etrange qu'un bourgeois pretendit a un brevet militaire, que l'un d'eux
me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un eveche_? Je ne
repondis a l'observateur que par des eclats de rire qui deconcerterent un
peu sa gravite. Cependant la question fut debattue de nouveau chez M. de
Flaschslanden; les deliberans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps
de _legions bourgeoises_. Je leur observai: "Que sous cette denomination
ils recreeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne
pourraient les faire marcher partout ou besoin serait, parce qu'elles
pretendraient n'etre tenues de defendre que leurs propres foyers; qu'il
etait a craindre que les factieux ne parvinssent a les mettre aux prises
avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient arme le peuple
contre les depositaires de l'autorite publique; qu'il serait donc plus
politique de suivre leur exemple, et de donner a ces nouveaux corps la
denomination de _milices royales_; que..."

"M. l'eveque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: "Non, non,
monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;" et le
baron de Flachslanden, qui le redigea, y mit du _bourgeois_."

(_Recueil de divers ecrits relatifs a la revolution, page_ 62.)




NOTE 22.


Voici des details sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de
la bouche de la reine meme:

"Des le jour de mon arrivee, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour
me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait
etablies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M.
J*** etait son intermediaire avec ces debris du parti constitutionnel, qui
avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que
Barnave etait un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus etonnee
d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand
j'avais quitte Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec
horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en etonna point, mais elle me
dit qu'il etait bien change; que ce jeune homme, plein d'esprit et de
sentimens nobles, etait de cette classe distinguee par l'education, et
seulement egaree par l'ambition que fait naitre un merite reel. "Un
sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blamer dans un jeune homme du
tiers-etat, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir a
tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la
classe dans laquelle il est ne: si jamais la puissance revient dans nos
mains, le pardon de Barnave est d'avance ecrit dans nos coeurs..." La
reine ajoutait qu'il n'en etait pas de meme a l'egard des nobles qui
s'etaient jetes dans le parti de la revolution, eux qui obtenaient toutes
les faveurs, et souvent au detriment des gens d'un ordre inferieur, parmi
lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nes
pour etre le rempart de la monarchie, etaient trop coupables d'avoir trahi
sa cause pour en meriter leur pardon. La reine m'etonnait de plus en plus
par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle
avait concue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait
ete parfaite, tandis que la rudesse republicaine de Petion avait ete
outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec
malproprete, jetant les os de volaille par la portiere, au risque de les
envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot,
quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait
assez; que ce ton offensant etait calcule, puisque cet homme avait recu de
l'education; que Barnave en avait ete revolte. Presse par la reine de
prendre quelque chose: "Madame, repondit Barnave, les deputes de
l'assemblee nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent
occuper Vos Majestes que de leur mission, et nullement de leurs besoins."
Enfin ses respectueux egards, ses attentions delicates et toutes ses
paroles avaient gagne non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame
Elisabeth.

"Le roi avait commence a parler a Petion sur la situation de la France et
sur les motifs de sa conduite, qui etaient fondes sur la necessite de
donner au pouvoir executif une force necessaire a son action pour le bien
meme de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait etre
republique... "Pas encore, a la verite, lui repondit Petion, parce que les
Francais ne sont pas assez murs pour cela." Cette audacieuse et cruelle
reponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'a son arrivee a Paris.
Petion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait a rouler
dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'interessant enfant; et
parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire
crier... "Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutume a des
soins, a des egards qui le disposent peu a tant de familiarites."

"Le chevalier de Dampierre avait ete tue pres de la voiture du roi, en
sortant de Varennes. Un pauvre cure de village, a quelques lieues de
l'endroit ou ce crime venait d'etre commis, eut l'imprudence de s'approcher
pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent
sur lui. "Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cesse d'etre Francais?
Nation de braves, etes-vous devenus un peuple d'assassins?..." Ces seules
paroles sauverent d'une mort certaine le cure deja terrasse. Barnave, en
les prononcant, s'etait jete presque hors de la portiere, et madame
Elisabeth, touchee de ce noble elan, le retenait par son habit. La reine
disait, en parlant de cet evenement, que dans les momens des plus grandes
crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette
circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit,
lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce depute avait eprouve un
autre genre d'etonnement. Les dissertations de madame Elisabeth sur la
situation de la France, son eloquence douce et persuasive, la noble
simplicite avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'ecarter en rien
de sa dignite, tout lui parut celeste dans cette divine princesse, et son
coeur dispose sans doute a de nobles sentimens, s'il n'eut pas suivi le
chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La
conduite des deux deputes fit connaitre a la reine la separation totale
entre le parti republicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges
ou elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave.
Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la revolution, et
dit qu'il avait trouve les interets de la cour si faiblement, si mal
defendus, qu'il avait ete tente plusieurs fois d'aller lui offrir un
athlete courageux qui connut l'esprit du siecle et celui de la nation. La
reine lui demanda quels auraient ete les moyens qu'il lui aurait conseille
d'employer.--"La popularite, madame.--Et comment pouvais-je en avoir?
repartit sa majeste; elle m'etait enlevee.-- Ah! madame, il vous etait bien
plus facile a vous de la conquerir qu'a moi de l'obtenir." Cette assertion
fournirait matiere a commentaire; je me borne a rapporter ce curieux
entretien."

(_Memoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.)




NOTE 23.


Voici la reponse elle-meme, ouvrage de Barnave, et modele de raison,
d'adresse et de dignite.

"Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de
la mission qui vous est donnee, qu'il ne s'agit point ici d'un
interrogatoire, ainsi je veux bien repondre aux desirs de l'assemblee. Je
ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont
les outrages et les menaces qui m'ont ete faits, a ma famille et a moi, le
18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs ecrits ont
cherche a provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille.
J'ai cru qu'il n'y avait plus de surete ni meme de decence pour moi de
rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a ete de
quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les
puissances etrangeres, ni avec mes parens, ni avec aucun des Francais
emigres. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens
etaient prepares a Montmedy pour me recevoir. J'avais choisi cette place,
parce qu'etant fortifiee, ma famille y serait plus en surete; qu'etant pres
de la frontiere, j'aurais ete plus a portee de m'opposer a toute espece
d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes
principaux motifs, en quittant Paris, etait de faire tomber l'argument de
ma non-liberte: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais
eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publie mon memoire le
jour meme de mon depart; j'aurais attendu d'etre hors des frontieres; mais
je conservais toujours le desir de retourner a Paris. C'est dans ce sens
que l'on doit entendre la derniere phrase de mon memoire, dans laquelle il
est dit: Francais, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas
a me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois
mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai
prevenu Monsieur de mon depart que peu de temps auparavant. Monsieur n'est
passe dans le pays etranger que parce qu'il etait convenu avec moi que nous
ne suivrions pas la meme route: il devait revenir en France apres moi. Le
passeport etait necessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait ete
indique pour le pays etranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des
affaires etrangeres pour l'interieur du royaume. La route de Francfort n'a
pas meme ete suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le memoire
que j'ai laisse avant mon depart. Cette protestation ne porte pas, ainsi
que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution,
mais sur la forme des sanctions, c'est-a-dire, sur le peu de liberte dont
je paraissais jouir, et sur ce que les decrets, n'ayant pas ete presentes
en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le
principal reproche contenu dans le memoire se rapporte aux difficultes dans
les moyens d'administration et d'execution. J'ai reconnu dans mon voyage
que l'opinion publique etait decidee en faveur de la constitution; je ne
croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique a Paris, mais
dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je
me suis convaincu combien il est necessaire au soutien de la constitution
de donner de la force aux pouvoirs etablis pour maintenir l'ordre public.
Aussitot que j'ai reconnu la volonte generale, je n'ai point hesite, comme
je n'ai jamais hesite a faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel.
Le bonheur du peuple a toujours ete l'objet de mes desirs.



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