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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Louis XVI
le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il
eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincerement, et
de manquer de la force necessaire pour l'executer.

Le roi, place entre la cour, les parlemens et le public, expose aux
intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour a tour de
ministres: cedant encore une fois a la voix publique et a la necessite
des reformes, il appela aux finances Necker[2], Genevois enrichi par des
travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'etait de
Sully; financier econome et integre, mais esprit vain, ayant la pretention
d'etre moderateur en toutes choses, philosophie, religion, liberte, et,
trompe par les eloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et
d'arreter les esprits au point ou s'arretait le sien.

Necker retablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire
aux frais considerables de la guerre d'Amerique. Genie moins vaste, mais
plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des
capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit
renaitre la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers
pour terminer les embarras du tresor, et il essaya le moyen des reformes.
Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient
ete pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se reunirent
contre lui, et l'obligerent a se retirer.

La conviction des abus etait universelle; on en convenait partout; le roi
le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de
ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du tresor, mais sans qu'il
leur en coutat un seul sacrifice. Ils dissertaient a la cour, et y
debitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient a la chasse sur
les vexations exercees a l'egard du laboureur; on les avait meme vus
applaudir a l'affranchissement des Americains, et recevoir avec honneur les
jeunes Francais qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient
aussi l'interet du peuple, alleguaient avec hauteur les souffrances du
pauvre, et cependant s'opposaient a l'egale repartition de l'impot, ainsi
qu'a l'abolition des restes de la barbarie feodale. Tous parlaient du bien
public, peu le voulaient; et le peuple, ne demelant pas bien encore ses
vrais amis, applaudissait tous ceux qui resistaient au pouvoir, son ennemi
le plus apparent.

En ecartant Turgot et Necker, on n'avait pas change l'etat des choses; la
detresse du tresor etait la meme: on aurait consenti long-temps encore a se
passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait
fournir aux prodigalites de la cour. La difficulte ecartee un moment par la
destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'etablissement force
d'un impot, reparaissait bientot plus grande, comme tout mal neglige. On
hesitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redoute,
mais necessaire. Une intrigue amena au ministere M. de Calonne, peu
favorise de l'opinion parce qu'il avait contribue a la persecution de La
Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fecond en ressources, comptait
sur son genie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait a l'avenir
avec la plus singuliere insouciance. Son opinion etait qu'il ne fallait
point s'alarmer d'avance, et ne decouvrir le mal que la veille du jour ou
on voulait le reparer. Il seduisit la cour par ses manieres, la toucha par
son empressement a tout accorder, procura au roi et a tous quelques instans
plus faciles, et fit succeder aux plus sinistres presages un moment de
bonheur et d'aveugle confiance.

Cet avenir sur lequel on avait compte approchait; il fallait enfin prendre
des mesures decisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impots,
et cependant les caisses etaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y
pourvoir, c'etait de reduire la depense par la suppression des graces, et,
ce moyen ne suffisant pas, d'etendre l'impot sur un plus grand nombre de
contribuables, c'est-a-dire sur la noblesse et le clerge. Ces projets,
successivement tentes par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne
parurent a celui-ci susceptibles de reussir qu'autant qu'on obtiendrait le
consentement des privilegies eux-memes. Calonne imagina donc de les reunir
dans une assemblee, appelee des notables, pour leur soumettre ses plans et
arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].
L'assemblee etait composee de grands, pris dans la noblesse, le clerge et
la magistrature; d'une foule de maitres des requetes et de quelques
magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le
secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin
d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.

Le ministre trop confiant s'etait mepris. L'opinion publique ne lui
pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmee surtout
qu'on obligeat un ministre a rendre des comptes, elle appuya la resistance
des notables. Les discussions les plus vives s'engagerent. Calonne eut le
tort de rejeter sur ses predecesseurs, et en partie sur Necker, l'etat du
tresor. Necker repondit, fut exile, et l'opposition n'en devint que plus
vive. Calonne suffit a tout avec presence d'esprit et avec calme. Il fit
destituer M. de Miromenil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les
parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui
l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant a le
soutenir. Il fut ebranle par les representations des notables, qui
promettaient d'obtemperer aux plans de Calonne, mais a condition qu'on en
laisserait l'execution a un ministre plus moral et plus digne de confiance.
La reine, par les suggestions de l'abbe de Vermont, proposa et fit accepter
au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archeveque de Toulouse, et l'un
des notables qui avaient le plus contribue a la perte de Calonne, dans
l'espoir de lui succeder[5].

L'archeveque de Toulouse, avec un esprit obstine et un caractere faible,
revait le ministere depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens
cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le credit des
femmes, auxquelles il cherchait et reussissait a plaire. Il faisait vanter
partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant
au ministere la faveur qui aurait entoure Necker, il eut aux yeux du public
le merite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,
mais il le devint bientot. Seconde par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,
ennemi opiniatre des parlemens, il commenca sa carriere avec assez
d'avantage. Les notables, engages par leurs promesses, consentirent avec
empressement a tout ce qu'ils avaient d'abord refuse: impot territorial,
impot du timbre, suppression des corvees, assemblees provinciales, tout fut
accorde avec affectation. Ce n'etait point a ces mesures, mais a leur
auteur, qu'on affectait d'avoir resiste; l'opinion publique triomphait.
Calonne etait poursuivi de maledictions, et les notables, entoures du
suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus
grands sacrifices. Si M. de Brienne eut su profiter des avantages de sa
position, s'il eut poursuivi avec activite l'execution des mesures
consenties par les notables, s'il les eut toutes a la fois et sans delai
presentees au parlement, a l'instant ou l'adhesion des premiers ordres
semblait obligee, c'en etait fait peut-etre: le parlement, presse de toutes
parts, aurait consenti a tout, et cette transaction, quoique partielle et
forcee, eut probablement retarde pour long-temps la lutte qui s'engagea
bientot.

Rien de pareil n'eut lieu. Par des delais imprudens, on permit les retours;
on ne presenta les edits que l'un apres l'autre; le parlement eut le temps
de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espece de surprise faite
aux notables. Il enregistra, apres de longues discussions, l'edit portant
la seconde abolition des corvees, et un autre permettant la libre
exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention
territoriale; mais il craignait, par un refus, d'eclairer le public, et de
lui laisser voir que son opposition etait tout interessee. Il hesitait,
lorsqu'on lui epargna cet embarras en presentant ensemble l'edit sur le
timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commencant la
deliberation par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier
sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impot du timbre qui
affectait la majorite des contribuables, il sembla defendre les interets
publics. Dans une seance ou les pairs assisterent, il denonca les abus, les
scandales et les prodigalites de la cour, et demanda des etats de depenses.
Un conseiller, jouant sur le mot, s'ecria: "Ce ne sont pas des etats, mais
des etats-generaux qu'il nous faut!" Cette demande inattendue frappa tout
le monde d'etonnement. Jusqu'alors on avait resiste parce qu'on souffrait;
on avait seconde tous les genres d'opposition, favorables ou non a la cause
populaire, pourvu qu'ils fussent diriges contre la cour, a laquelle on
rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait
desirer: on avait toujours ete si loin d'influer sur le gouvernement, on
avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait
sans concevoir l'idee d'agir ni de faire une revolution. Un seul mot
prononce offrit un but inattendu; chacun le repeta, et les etats-generaux
furent demandes a grands cris.

D'Espremenil, jeune conseiller, orateur emporte, agitateur sans but,
demagogue dans les parlemens, aristocrate dans les etats-generaux, et qui
fut declare en etat de demence par un decret de l'assemblee constituante,
d'Espremenil se montra dans cette occasion l'un des plus violens
declamateurs parlementaires. Mais l'opposition etait conduite secretement
par Duport, jeune homme doue d'un esprit vaste, d'un caractere ferme et
perseverant, qui seul peut-etre, au milieu de ces troubles, se proposait un
avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, a un but
tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.

Le parlement etait divise en vieux et jeunes conseillers. Les premiers
voulaient faire contre-poids a l'autorite royale pour donner de
l'importance a leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sinceres,
voulaient introduire la liberte dans l'etat, sans bouleverser neanmoins le
systeme politique sous lequel ils etaient nes. Le parlement fit un aveu
grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impots;
qu'aux etats-generaux seuls appartenait le droit de les etablir; et il
demanda au roi la communication des etats de recettes et de depenses.

Cet aveu d'incompetence et meme d'usurpation, puisque le parlement s'etait
jusqu'alors arroge le droit de consentir les impots, cet aveu dut etonner.
Le prelat-ministre, irrite de cette opposition, manda aussitot le parlement
a Versailles, et fit enregistrer les deux edits dans un lit de justice[6].
Le parlement, de retour a Paris, fit des protestations, et ordonna des
poursuites contre les prodigalites de Calonne. Sur-le-champ une decision du
conseil cassa ses arretes et l'exila a Troyes[7].
Telle etait la situation des choses le 15 aout 1787. Les deux freres du
roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyes, l'un a la cour des
comptes, et l'autre a la cour des aides, pour y faire enregistrer les
edits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait
manifestees dans l'assemblee des notables, fut accueilli par les
acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au
milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir
soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaques,
et on fut oblige de recourir a la force armee.

Les parlemens avaient autour d'eux une clientele nombreuse, composee de
legistes, d'employes du palais, de clercs, d'etudians, population active,
remuante et toujours prete a s'agiter pour leur cause. A ces allies
naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la
banqueroute; les classes eclairees, qui etaient devouees a tous les
opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours a la suite des
agitateurs. Les troubles furent tres graves, et l'autorite eut beaucoup de
peine a les reprimer.

Le parlement, seant a Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les
causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice etait
suspendue, comme il etait arrive tant de fois dans le courant du siecle.
Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne etait
sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et
tranquillisait la cour inquiete sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,
et, incapable de terminer les difficultes par une resolution energique, il
negociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions etaient un
emprunt de 440 millions, reparti sur quatre annees, a l'expiration
desquelles les etats-generaux seraient convoques. A ce prix, Brienne
renoncait aux deux impots, sujet de tant de discordes. Assure de quelques
membres, il crut l'etre de la compagnie entiere, et le parlement fut
rappele le 10 septembre.

Une seance royale eut lieu le 20 du meme mois. Le roi vint en personne
presenter l'edit portant la creation de l'emprunt successif, et la
convocation des etats-generaux dans cinq ans. On ne s'etait point explique
sur la nature de cette seance, et on ne savait si c'etait un lit de
justice. Les visages etaient mornes, un profond silence regnait, lorsque le
duc d'Orleans se leva, les traits agites, et avec tous les signes d'une
vive emotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette seance
etait un lit de justice ou une deliberation libre. "C'est une seance
royale," repondit le roi. Les conseillers Freteau, Sabatier, d'Espremenil,
prirent la parole apres le duc d'Orleans, et declamerent avec leur violence
ordinaire. L'enregistrement fut aussitot force, les conseillers Freteau et
Sabatier furent exiles aux iles d'Hyeres, et le duc d'Orleans a
Villers-Cotterets. Les etats-generaux furent renvoyes a cinq ans.

Tels furent les principaux evenemens de l'annee 1787. L'annee 1788 commenca
par de nouvelles hostilites. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrete
contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilees. Le
roi cassa cet arrete; le parlement le confirma de nouveau.

Pendant ce temps, le duc d'Orleans, consigne a Villers-Cotterets, ne
pouvait se resigner a son exil. Ce prince, brouille avec la cour, s'etait
reconcilie avec l'opinion, qui d'abord ne lui etait pas favorable. Depourvu
a la fois de la dignite d'un prince et de la fermete d'un tribun, il ne sut
pas supporter une peine aussi legere; et, pour obtenir son rappel, il
descendit jusqu'aux sollicitations, meme envers la reine, son ennemie
personnelle. Brienne etait irrite par les obstacles, sans avoir l'energie
de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, a laquelle il sacrifiait
la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'etat,
il n'etait plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent
arrete dans ses travaux par une mauvaise sante. Il ne savait ni reprimer
les revoltes, ni faire executer les reductions decretees par le roi; et,
malgre l'epuisement tres-prochain du tresor, il affectait une inconcevable
securite. Cependant, au milieu de tant de difficultes, il ne negligeait pas
de se pourvoir de nouveaux benefices, et d'attirer sur sa famille de
nouvelles dignites.

Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que
l'archeveque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la
puissance politique des parlemens, car c'etait la le principal but du
pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut prepare en
silence: des lettres closes furent envoyees aux commandans des provinces;
l'imprimerie ou se preparaient les edits fut entouree de gardes. On voulait
que le projet ne fut connu qu'au moment meme de sa communication aux
parlemens. L'epoque approchait, et le bruit s'etait repandu qu'un grand
acte politique s'appretait. Le conseiller d'Espremenil parvint a seduire a
force d'argent un ouvrier imprimeur, et a se procurer un exemplaire des
edits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collegues, et leur
denonca hardiment le projet ministeriel[8]. D'apres ce projet, six grands
bailliages, etablis dans le ressort du parlement de Paris, devaient
restreindre sa juridiction trop etendue. La faculte de juger en dernier
ressort, et d'enregistrer les lois et les edits, etait transportee a une
cour pleniere, composee de pairs, de prelats, de magistrats, de chefs
militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait meme
voix deliberative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,
et aneantissait tout a fait sa puissance politique. La compagnie, frappee
de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait deliberer sur un
projet qui ne lui avait pas ete soumis; et il lui importait cependant de ne
pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout a
la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrete
tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin
de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure
generale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposes du
gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.

En consequence, il fut declare, le 5 mai, par le parlement de Paris:

"Que la France etait une monarchie gouvernee par le roi, suivant les lois;
et que de ces lois, plusieurs, qui etaient fondamentales, embrassaient
et consacraient:

1 deg. le droit de la maison regnante au trone, de male en male, par ordre de
primogeniture;
2 deg. le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des
etats-generaux, regulierement convoques et composes;
3 deg. les coutumes et les capitulations des provinces;
4 deg. l'inamovibilite des magistrats;
5 deg. le droit des cours de verifier dans chaque province les volontes du
roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles etaient
conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois
fondamentales de l'etat;
6 deg. le droit de chaque citoyen de n'etre jamais traduit en aucune maniere
par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui etaient ceux que la
loi designait; et
7 deg. le droit, sans lequel tous les autres etaient inutiles, de n'etre
arrete, par quelque ordre que ce fut, que pour etre remis sans delai entre
les mains des juges competens. Protestait ladite cour contre toute atteinte
qui serait portee aux principes ci-dessus exprimes."

A cette resolution energique le ministre repondit par le moyen d'usage,
toujours mal et inutilement employe: il sevit contre quelques membres
du parlement. D'Espremenil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils
etaient menaces, se refugierent au sein du parlement assemble. Un officier,
Vincent d'Agoult, s'y rendit a la tete d'une compagnie, et, ne connaissant
pas les magistrats designes, les appela par leur nom. Le plus grand silence
regna d'abord dans l'assemblee; puis les conseillers s'ecrierent qu'ils
etaient tous d'Espremenil. Enfin le vrai d'Espremenil se nomma, et suivit
l'officier charge de l'arreter. Le tumulte fut alors a son comble; le
peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois
jours apres, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les edits;
et les princes et les pairs assembles presenterent l'image de cette cour
pleniere qui devait succeder aux parlemens.

Le Chatelet rendit aussitot un arrete contre les edits. Le parlement de
Rennes declara infames ceux qui entreraient dans la cour pleniere. A
Grenoble, les habitans defendirent leurs magistrats contre deux regimens;
les troupes elles-memes, excitees a la desobeissance par la noblesse
militaire, refuserent bientot d'agir. Lorsque le commandant du Dauphine
assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,
ils garderent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le
premier, repondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, a commencer
par le colonel. A cette resistance le ministre opposa des arrets du grand
conseil qui cassaient les decisions des cours souveraines, et il frappa
d'exil huit d'entre elles.

La cour, inquietee par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en
invoquant l'interet du peuple et en provoquant son intervention, eut
recours, de son cote, au meme moyen; elle resolut d'appeler le tiers-etat a
son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour aneantir la
feodalite. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des
etats-generaux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur reunion;
elle invita les ecrivains et les corps savans a donner leur avis; et,
tandis que le clerge assemble declarait de son cote qu'il fallait
rapprocher l'epoque de la convocation, la cour, acceptant le defi,
suspendit en meme temps la reunion de la cour pleniere, et fixa l'ouverture
des etats-generaux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de
l'archeveque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement
executes, avait provoque une resistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou
vaincre. En se retirant, il laissa le tresor dans la detresse, le paiement
des rentes de l'Hotel-de-Ville suspendu, toutes les autorites
en lutte, toutes les provinces en armes. Quant a lui, pourvu de huit cent
mille francs de benefices, de l'archeveche de Sens, et du chapeau de
cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.
Pour dernier conseil, il engagea le roi a rappeler Necker au ministere des
finances, afin de s'aider de sa popularite contre des resistances devenues
invincibles.

C'est pendant les deux annees 1787 et 1788 que les Francais voulurent
passer des vaines theories a la pratique. La lutte des premieres autorites
leur en avait donne le desir et l'occasion. Pendant toute la duree du
siecle, le parlement avait attaque le clerge et devoile ses penchans
ultramontains; apres le clerge, il avait attaque la cour, signale ses abus
de pouvoir et denonce ses desordres. Menace de represailles, et inquiete a
son tour dans son existence, il venait enfin de restituer a la nation des
prerogatives que la cour voulait lui enlever a lui-meme pour les
transporter a un tribunal extraordinaire. Apres avoir ainsi averti la
nation de ses droits, il avait exerce ses forces en excitant et protegeant
l'insurrection. De leur cote, le haut clerge en faisant des mandemens, la
noblesse en fomentant la desobeissance des troupes, avaient reuni leurs
efforts a ceux de la magistrature, et appele le peuple aux armes pour la
defense de leurs privileges.

La cour, pressee par ces divers ennemis, avait resiste faiblement. Sentant
le besoin d'agir, et en differant toujours le moment, elle avait detruit
parfois quelques abus, plutot au profit du tresor que du peuple, et ensuite
etait retombee dans l'inaction. Enfin, attaquee en dernier lieu de toutes
parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,
elle venait de l'y introduire elle-meme en convoquant les etats-generaux.
Opposee, pendant toute la duree du siecle, a l'esprit philosophique, elle
lui faisait un appel cette fois, et livrait a son examen les constitutions
du royaume. Ainsi les premieres autorites de l'etat donnerent le singulier
spectacle de detenteurs injustes, se disputant un objet en presence du
proprietaire legitime, et finissant meme par l'invoquer pour juge.

Les choses en etaient a ce point lorsque Necker rentra au ministere[10]. La
confiance l'y suivit, le credit fut retabli sur-le-champ, les difficultes
les plus pressantes furent ecartees. Il pourvut, a force d'expediens, aux
depenses indispensables, en attendant les etats-generaux, qui etaient le
remede invoque par tout le monde.

On commencait a agiter de grandes questions relatives a leur organisation.
On se demandait quel y serait le role du tiers-etat: s'il y paraitrait en
egal ou en suppliant; s'il obtiendrait une representation egale en nombre a
celle des deux premiers ordres; si on delibererait par tete ou par ordre,
et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la
noblesse et du clerge.

La premiere question agitee fut celle du nombre des deputes. Jamais
controverse philosophique du dix-huitieme siecle n'avait excite; une
pareille agitation. Les esprits s'echaufferent par l'importance tout
actuelle de la question. Un ecrivain concis, energique, amer, prit dans
cette discussion la place que les grands genies du siecle avaient occupee
dans les discussions philosophiques. L'abbe; Sieyes, dans un livre qui
donna une forte impulsion a l'esprit public, se demanda: Qu'est le
tiers-etat? Et il repondit: Rien.--Que doit-il etre?--Tout.

Les etats du Dauphine; se reunirent malgre; la cour. Les deux premiers
ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contree que partout
ailleurs, deciderent que la representation du tiers serait egale a celle de
la noblesse et du clerge. Le parlement de Paris, entrevoyant deja la
consequence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-etat
n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maitre, et en enregistrant
l'edit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des
formes de 1614, qui annulaient tout a fait le role du troisieme ordre. Deja
depopularise; par les difficultes qu'il avait opposees a l'edit qui
rendait l'etat civil aux protestans, il fut en ce jour completement
devoile, et la cour entierement vengee. Le premier, il fit l'epreuve de
l'instabilite des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put
paraitre ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un apres l'autre,
cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arretait
avant qu'elle eut recouvre aucun de ses droits.

La cour, n'osant decider elle-meme ces questions importantes, ou plutot
voulant depopulariser a son profit les deux premiers ordres, leur demanda
leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il etait
probable, cet avis etait contraire au tiers-etat. Elle convoqua donc une
nouvelle assemblee de notables[11], dans laquelle toutes les questions
relatives a la tenue des etats-generaux furent mises en discussion. La
dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de
l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant meme aux
traditions, la cause du tiers-etat avait encore l'avantage; car aux formes
de 1614, invoquees par les premiers ordres, on opposait des formes plus
anciennes. Ainsi, dans certaines reunions, et sur certains points, on avait
vote par tete; quelquefois on avait delibere par province et non par ordre;
souvent les deputes du tiers avaient egale en nombre les deputes de la
noblesse et du clerge. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les
pouvoirs de l'etat n'avaient-ils pas ete dans une revolution continuelle?
L'autorite royale, souveraine d'abord, puis vaincue et depouillee, se
relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les
pouvoirs a elle, presentait une lutte perpetuelle, et une possession
toujours changeante. On disait au clerge, qu'en se reportant aux anciens
temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs
seuls pourraient etre elus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient
exclus de la deputation; aux parlemens eux-memes, qu'ils n'etaient que des
officiers infideles de la royaute; a tous enfin, que la constitution
francaise n'etait qu'une longue revolution, pendant laquelle chaque
puissance avait successivement domine; que tout avait ete innovation, et
que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait decider.

Le tiers-etat comprenait la presque totalite de la nation, toutes les
classes utiles, industrieuses et eclairees; s'il ne possedait qu'une partie
des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,
ce n'etait pas trop que de lui donner un nombre de deputes egal a celui des
deux autres ordres.

L'assemblee des notables se declara contre ce qu'on appelait le doublement
du tiers. Un seul bureau, celui que presidait Monsieur, frere du roi, vota
pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en consideration
l'avis de la minorite, l'opinion prononcee de plusieurs princes du sang, le
voeu des trois ordres du Dauphine, la demande des assemblees provinciales,
l'exemple de plusieurs pays d'etats, _l'avis de divers publicistes_, et le
voeu exprime par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre
total des deputes serait de mille au moins; qu'il serait forme en raison
composee de la population et des contributions de chaque bailliage, et que
le nombre particulier des deputes du tiers-etat serait egal a celui des
deux premiers ordres reunis. (_Arret du conseil du 27 decembre 1788_.)

Cette declaration excita un enthousiasme universel. Attribuee a Necker,
elle accrut a son egard la faveur de la nation et la haine des grands.
Cependant cette declaration ne decidait rien quant au vote par tete ou par
ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il etait inutile
d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au
tiers-etat le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le
moment. Elle donnait ainsi une idee de la faiblesse de la cour et de celle
de Necker lui-meme. Cette cour offrait un assemblage de volontes qui
rendait tout resultat decisif impossible. Le roi etait modere, equitable,
studieux, et se defiait trop de ses propres lumieres; aimant le peuple,
accueillant volontiers ses plaintes, il etait cependant atteint quelquefois
de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la
liberte et la tolerance, l'anarchie et l'impiete. L'esprit philosophique,
dans son premier essor, avait du commettre des ecarts, et un roi timide et
religieux avait du s'en epouvanter. Saisi a chaque instant de faiblesses,
de terreurs, d'incertitudes, l'infortune Louis XVI, resolu pour lui a tous
les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa
facilite pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes
les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes
parce qu'il les laissait commettre. La reine, livree aux plaisirs, exercant
autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son epoux fut
tranquille, que le tresor fut rempli, que la cour et ses sujets
l'adorassent. Tantot elle etait d'accord avec le roi pour operer des
reformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantot, au contraire, quand
elle croyait l'autorite menacee, ses amis de cour depouilles, elle arretait
le roi, ecartait les ministres populaires, et detruisait tout moyen et
toute esperance de bien. Elle cedait surtout aux influences d'une partie de
la noblesse qui vivait autour du trone et s'y nourrissait de graces et
d'abus. Cette noblesse de cour desirait sans doute, comme la reine
elle-meme, que le roi eut de quoi faire des prodigalites; et, par ce motif,
elle etait ennemie des parlemens quand ils refusaient les impots, mais elle
devenait leur alliee quand ils defendaient ses privileges en refusant, sous
de specieux pretextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces
influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultes,
juger les abus, les detruire d'autorite, cedait alternativement a la cour
ou a l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.

Si, pendant la duree du dix-huitieme siecle, lorsque les philosophes,
reunis dans une allee des Tuileries, faisaient des voeux pour Frederic et
les Americains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient
point a gouverner l'etat, mais seulement a eclairer les princes, et
prevoyaient tout au plus des revolutions lointaines que des signes de
malaise et l'absurdite des institutions faisaient assez presumer; si, a
cette epoque, le roi eut spontanement etabli une certaine egalite dans
les charges, et donne quelques garanties, tout eut ete apaise pour
long-temps, et Louis XVI aurait ete adore a l'egal de Marc-Aurele. Mais
lorsque toutes les autorites se trouverent avilies par une longue lutte, et
tous les abus devoiles par une assemblee de notables; lorsque la nation,
appelee dans la querelle, eut concu l'espoir et la volonte d'etre quelque
chose, elle le voulut imperieusement. On lui avait promis les
etats-generaux, elle demanda que le terme de la convocation fut rapproche;
le terme rapproche, elle y reclama la preponderance: on la lui refusa;
mais, en doublant sa representation, on lui donna le moyen de la conquerir.
Ainsi donc on ne cedait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne
pouvait plus lui resister; mais alors ses forces etaient accrues et
senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une resistance
continuelle, irritant son ambition, devait bientot la rendre insatiable.
Mais alors meme, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,
se conciliant la reine, domptant les privilegies, eut devance et rassasie
tout a coup les pretentions nationales, en donnant lui-meme une
constitution libre; s'il eut satisfait ce besoin d'agir qu'eprouvait la
nation, en l'appelant tout de suite, non a reformer l'etat, mais a discuter
ses interets annuels dans un etat tout constitue, peut-etre la lutte ne se
fut pas engagee. Mais il fallait devancer la difficulte au lieu d'y ceder,
et surtout immoler des pretentions nombreuses. Il fallait un homme d'une
conviction forte, d'une volonte egale a sa conviction; et cet homme sans
doute audacieux, puissant, passionne peut-etre, eut effraye la cour, qui
n'en aurait pas voulu. Pour menager a la fois l'opinion et les vieux
interets, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un
ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularite
immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du
pouvoir surpassaient toutes les esperances, et excitaient l'enthousiasme
d'un peuple que bientot la demagogie de ses chefs devait a peine
satisfaire. Les esprits etaient dans une fermentation universelle. Des
assemblees s'etaient formees dans toute la France, a l'exemple de
l'Angleterre et sous le meme nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait la
que des abus a detruire, des reformes a operer, et de la constitution a
etablir. On s'irritait par un examen severe de la situation du pays. En
effet, son etat politique et economique etait intolerable. Tout etait
privilege dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les
metiers eux-memes. Tout etait entrave pour l'industrie et le genie de
l'homme. Les dignites civiles, ecclesiastiques et militaires etaient
exclusivement reservees a quelques classes, et dans ces classes a quelques
individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'a certains titres et a
certaines conditions pecuniaires. Les villes avaient leurs privileges pour
l'assiette, la perception, la quotite de l'impot, et pour le choix des
magistrats. Les graces meme, converties par les survivances en proprietes
de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des
preferences. Il ne lui restait de liberte que pour quelques dons
pecuniaires, et on l'avait vu oblige de disputer avec le duc de Coigny pour
l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout etait donc immobilise dans
quelques mains, et partout le petit nombre resistait au grand nombre
depouille. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le
clerge possedaient a peu pres les deux tiers des terres; l'autre tiers,
possede par le peuple, payait des impots au roi, une foule de droits
feodaux a la noblesse, la dime au clerge, et supportait de plus les
devastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impots sur les
consommations pesaient sur le grand nombre, et par consequent sur le
peuple. La perception etait vexatoire; les seigneurs etaient impunement en
retard; le peuple, au contraire, maltraite, enferme, etait condamne a
livrer son corps a defaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses
sueurs, il defendait de son sang les hautes classes de la societe, sans
pouvoir exister lui-meme. La bourgeoisie, industrieuse, eclairee, moins
malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son
industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages
auxquels elle avait droit. La justice, distribuee dans quelques provinces
par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats
acheteurs de leurs charges, etait lente, souvent partiale, toujours
ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberte
individuelle etait violee par les lettres de cachet, la liberte de la
presse par les censeurs royaux. Enfin l'etat, mal defendu au dehors,
trahi par les maitresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des
ministres de Louis XVI, avait ete recemment deshonore en Europe par le
sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.

Deja les masses populaires commencaient a s'agiter; des troubles s'etaient
manifestes plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout a la
retraite de l'archeveque de Toulouse. On avait brule l'effigie de celui-ci;
la force armee avait ete insultee, et meme attaquee; la magistrature avait
faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits
emus, pleins de l'idee confuse d'une revolution prochaine, etaient dans une
fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient
deja se diriger contre eux les armes qu'ils avaient donnees au peuple. En
Bretagne, la noblesse s'etait opposee au doublement du tiers, et avait
refuse de nommer des deputes. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment
servie contre la cour, s'etait alors tournee contre elle, et des combats
meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengee de
la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refuse ses secours, mais
encore avait enferme quelques-uns de ses membres venus a Paris pour
reclamer.

Les elemens eux-memes semblaient s'etre dechaines. Une grele du 13 juillet
avait devaste les recoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris
plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se preparaient. Toute
l'activite du commerce suffisait a peine pour concentrer la quantite de
subsistances necessaire a cette grande capitale; et il etait a craindre
qu'il ne devint bientot tres difficile de la faire vivre, lorsque les
agitations politiques auraient ebranle la confiance et interrompu les
communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les desastres de Louis
XIV, et qui immortalisa la charite de Fenelon, on n'en avait pas vu de plus
rigoureux que celui de 88 a 89. La bienfaisance, qui alors eclata de la
maniere la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les miseres
du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une
quantite de vagabonds sans profession et sans ressources, qui etalaient de
Versailles a Paris leur misere et leur nudite. Au moindre bruit, on les
voyait paraitre avec empressement pour profiter des chances toujours
favorables a ceux qui ont tout a acquerir, jusqu'au pain du jour.

Ainsi tout concourait a une revolution. Un siecle entier avait contribue a
devoiler les abus et a les pousser a l'exces; deux annees a exciter la
revolte, et a aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans
la querelle des privilegies. Enfin des desastres naturels, un concours
fortuit de diverses circonstances amenerent la catastrophe, dont l'epoque
pouvait bien etre differee, mais dont l'accomplissement etait tot ou tard
infaillible.

C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les elections. Elles
furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et tres calmes
a Paris, ou il regna beaucoup d'accord et d'unanimite. On distribuait des
listes, on tachait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,
des hommes de lettres, etonnes de se voir reunis pour la premiere fois,
s'elevaient peu a peu a la liberte. A Paris, ils renommerent eux-memes les
bureaux formes par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
Chaillot: etranger aux intrigues, penetre de sa noble mission, il se rend
seul et a pied a l'assemblee.



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