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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
A Paris, ils renommerent eux-memes les
bureaux formes par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
Chaillot: etranger aux intrigues, penetre de sa noble mission, il se rend
seul et a pied a l'assemblee. Il s'arrete en route sur la terrasse des
Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. "Vous serez nomme,
lui dit-il.--Je n'en sais rien, repond Bailly; cet honneur ne doit ni se
refuser ni se solliciter." Le modeste academicien reprend sa marche, il se
rend a l'assemblee, et il est nomme successivement electeur et depute.

L'election du comte de Mirabeau fut orageuse: rejete par la noblesse,
accueilli par le tiers-etat, il agita la Provence, sa patrie, et vint
bientot se montrer a Versailles.

La cour ne voulut point influencer les elections; elle n'etait point fachee
d'y voir un grand nombre de cures; elle comptait sur leur opposition aux
grands dignitaires ecclesiastiques, et en meme temps sur leur respect pour
le trone. D'ailleurs elle ne prevoyait pas tout, et dans les deputes du
tiers elle apercevait encore plutot des adversaires pour la noblesse que
pour elle-meme. Le duc d'Orleans fut accuse d'agir vivement pour faire
elire ses partisans, et pour etre lui-meme nomme. Deja signale parmi les
adversaires de la cour, allie des parlemens, invoque pour chef, de son gre
ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menees. Une scene
deplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un
auteur a tous les evenemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de
papiers peints, Reveillon, qui par son habilete entretenait de vastes
ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance a
trois cents ouvriers, fut accuse d'avoir voulu reduire les salaires a
moitie prix. La populace menaca de bruler sa maison. On parvint a la
disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,
incendiee, detruite[14]. Malgre les menaces faites la veille par les
assaillans, malgre le rendez-vous, donne, l'autorite n'agit que fort tard,
et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fut
maitre de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut oblige d'egorger
un grand nombre de ces hommes feroces et intrepides, qui depuis se
montrerent dans toutes les occasions, et qui recurent le nom de _brigands_.

Tous les partis qui etaient deja formes s'accuserent: on reprocha a la cour
son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait
voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses
troupes. L'argent trouve sur les devastateurs de la maison de Reveillon,
les mots echappes a quelques-uns d'entre eux, firent soupconner qu'ils
etaient suscites et conduits par une main cachee; et les ennemis du parti
populaire accuserent le duc d'Orleans d'avoir voulu essayer ces bandes
revolutionnaires.

Ce prince etait ne avec des qualites heureuses; il avait herite de
richesses immenses; mais, livre aux mauvaises moeurs, il avait abuse de
tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le
caractere, tour a tour insouciant de l'opinion ou avide de popularite, il
etait hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouille
avec la reine, il s'etait fait ennemi de la cour. Les partis commencant a
se former, il avait laisse prendre son nom, et meme, dit-on, jusqu'a ses
richesses. Flatte d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire
accuser, pas assez pour reussir, et il devait, si ses partisans avaient
reellement des projets, les desesperer de son inconstante ambition.


NOTES:

[1] 1774.
[2] 1777.
[3] 1783.
[5] Avril 1787.
[6] 6 aout.
[7] 15 aout.
[8] Mai.
[9] 24 aout.
[10] Aout.
[11] Elle s'ouvrit a Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8
decembre suivant.
[12] Voyez les memoires de Bouille.
[13] Voyez Bouille.
[14] 27 avril.




CHAPITRE II.


CONVOCATION ET OUVERTURE DES ETATS-GENERAUX.--DISCUSSION SUR LA
VERIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TETE. L'ORDRE DU
TIERS-ETAT SE DECLARE ASSEMBLEE NATIONALE.--LA SALLE DES ETATS EST FERMEE,
LES DEPUTES SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.
--SEANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLEE CONTINUE SES DELIBERATIONS MALGRE
LES ORDRES DU ROI.--REUNION DEFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX
DE L'ASSEMBLEE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DELIVRE DES
GARDES FRANCAISES ENFERMES A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES
S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNEES DES 12, l3 ET 14
JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLEE, ET DE LA A
PARIS.--RAPPEL DE NECKER.


Le moment de la convocation des etats-generaux arrivait enfin; dans ce
commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'etaient
groupes autour des princes du sang et de la reine. Ils tachaient de gagner
par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils
raillaient leur rusticite. Le clerge tachait de capter les plebeiens de son
ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru
occuper le premier role dans les etats-generaux, commencaient a craindre
que leur ambition ne fut trompee. Les deputes du tiers-etat, forts de la
superiorite de leurs talens, de l'energique expression de leurs cahiers,
soutenus par des rapprochemens continuels, stimules meme par les doutes que
beaucoup de gens manifestaient sur le succes de leurs efforts, avaient pris
la ferme resolution de ne pas ceder.

Le roi seul, qui n'avait pas goute un moment de repos depuis le
commencement de son regne, entrevoyait les etats-generaux comme le terme de
ses embarras. Jaloux de son autorite, plutot pour ses enfans, auxquels il
croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-meme, il n'etait
pas fache d'en remettre une partie a la nation, et de se decharger sur elle
des difficultes du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprets de
cette grande reunion. Une salle avait ete preparee a la hate. On avait meme
determine les costumes, et impose au tiers-etat une etiquette humiliante.
Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignite que de leurs droits:
par une fierte bien juste, les cahiers defendaient aux deputes de
condescendre a tout ceremonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour
tenait, comme toutes les autres, au desir de maintenir au moins le signe
quand les choses n'etaient plus. Elle dut causer une profonde irritation
dans un moment ou, avant de s'attaquer, on commencait par se mesurer des
yeux.

Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le
roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'etat, se rendirent a
l'eglise de Notre-Dame. La cour avait deploye une magnificence
extraordinaire. Les deux premiers ordres etaient vetus avec pompe. Princes,
ducs et pairs, gentilshommes, prelats, etaient pares de pourpre, et avaient
la tete couverte de chapeaux a plumes. Les deputes du tiers, vetus de
simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgre leur exterieur
modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que
le duc d'Orleans, place a la queue de la noblesse, aimait a demeurer en
arriere et a se confondre avec les premiers deputes du tiers.

Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces
instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'evenement, emurent
profondement les coeurs. Le discours de l'eveque de Nancy, plein de
sentimens genereux, fut applaudi avec enthousiasme, malgre la saintete du
lieu et la presence du roi. Les grandes reunions elevent l'ame,
elles nous detachent de nous-memes, et nous rattachent aux autres; une
ivresse generale se repandit, et tout a coup plus d'un coeur sentit
defaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanite et de
patriotisme[1].

L'ouverture des etats-generaux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi
etait place sur un trone eleve, la reine aupres de lui, la cour dans les
tribunes, les deux premiers ordres sur les deux cotes, le tiers-etat dans
le fond de la salle et sur des sieges inferieurs. Un mouvement s'eleva a la
vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa demarche imposerent a
l'assemblee. Le tiers-etat se couvrit avec les autres ordres, malgre
l'usage etabli. Le roi prononca un discours dans lequel il conseillait le
desinteressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait a tous de son
amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,
et fut suivi de Necker, qui lut un memoire sur l'etat du royaume, ou il
parla longuement de finances, accusa un deficit de 56 millions, et fatigua
de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses lecons.

Des le lendemain il fut prescrit aux deputes de chaque ordre de se rendre
dans le local qui leur etait destine. Outre la salle commune, assez vaste
pour contenir les trois ordres reunis, deux autres salles avaient ete
construites pour la noblesse et le clerge. La salle commune etait destinee
au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en etant dans son propre local, de
se trouver dans celui des etats. La premiere operation a faire etait celle
de la verification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait
lieu en commun ou par ordre. Les deputes du tiers, pretendant qu'il
importait a chaque partie des etats-generaux de s'assurer de la legitimite
des deux autres, demandaient la verification en commun. La noblesse et le
clerge, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils
devaient se constituer chacun a part. Cette question n'etait pas encore
celle du vote par tete, car on pouvait verifier les pouvoirs en commun et
voter ensuite separement, mais elle lui ressemblait beaucoup; et des le
premier jour, elle fit eclater une division qu'il eut ete facile de
prevoir, et de prevenir en terminant le differend d'avance. Mais la cour
n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui etait juste,
et d'ailleurs elle esperait regner en divisant.

Les deputes du tiers-etat demeurerent assembles dans la salle commune,
s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la
reunion de leurs collegues. La noblesse et le clerge, retires dans leur
salle respective, se mirent a deliberer sur la verification. Le clerge vota
la verification separee a la majorite de 133 sur 114, et la noblesse a la
majorite de 188 sur 114. Le tiers-etat, persistant dans son immobilite,
continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait a eviter toute
mesure qui put le faire considerer comme constitue en ordre separe. C'est
pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres
chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces
membres etaient envoyes a la noblesse et au clerge pour leur dire qu'on les
attendait dans la salle commune. La noblesse n'etait pas en seance dans le
moment; le clerge etait reuni, et il offrit de nommer des commissaires pour
concilier les differends qui venaient de s'elever. Il les nomma en effet,
et fit inviter la noblesse a en faire autant. Le clerge dans cette lutte
montrait un caractere bien different de celui de la noblesse. Entre toutes
les classes privilegiees, il avait le plus souffert des attaques du
dix-huitieme siecle; son existence politique avait ete contestee; il etait
partage a cause du grand nombre de ses cures; d'ailleurs son role oblige
etait celui de la moderation et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient
de le voir, il offrit une espece de mediation.

La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des
commissaires. Moins prudente que le clerge, doutant moins de ses droits, ne
se croyant point obligee a la moderation, mais a la vaillance, elle se
repandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excuse aucune
passion, se livraient a toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes
les assemblees, la domination des esprits les plus violens. Casales,
d'Espremenil, recemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus
fougueuses, qu'ils preparaient d'abord dans des reunions particulieres. En
vain une minorite composee d'hommes ou plus sages ou plus prudemment
ambitieux, s'efforcait d'eclairer cette noblesse; elle ne voulait rien
entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour
les lois et la justice. Le tiers-etat, immobile, devorait avec calme tous
les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et
la fermete de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les
applaudissemens des tribunes, destinees d'abord a la cour et envahies
bientot par le public.

Plusieurs jours s'etaient deja ecoules. Le clerge avait tendu des pieges au
tiers-etat en cherchant a l'entrainer a certains actes qui le fissent
qualifier d'ordre constitue. Mais le tiers-etat s'y etait refuse
constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police
interieure, il s'etait borne a choisir un doyen et des adjoints pour
recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui etaient
adressees, et il declarait former non un ordre, mais une _assemblee de
citoyens reunis par une autorite legitime pour attendre d'autres citoyens_.

La noblesse, apres avoir refuse de nommer des commissaires conciliateurs,
consentit enfin a en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais
la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait
en meme temps de declarer qu'elle persistait dans sa decision du 6 mai,
laquelle enjoignait la verification separee. Le clerge, tout au contraire,
fidele a son role, avait suspendu la verification deja commencee dans sa
propre chambre, et il s'etait declare non constitue, en attendant les
conferences des commissaires conciliateurs. Les conferences etaient
ouvertes: le clerge se taisait, les deputes des communes faisaient valoir
leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se
separait aigri par la dispute, et le tiers-etat, resolu a ne rien ceder,
n'etait sans doute pas fache d'apprendre que toute transaction devenait
impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer
qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.
Par une lueur passagere de prudence, les deux premiers ordres declarerent
qu'ils renoncaient a leurs privileges pecuniaires. Le tiers-etat accepta la
concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la
verification commune. Les conferences se continuaient encore, lorsqu'on
proposa enfin, comme accommodement, de faire verifier les pouvoirs par des
commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyes de la noblesse
declarerent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se
retirerent sans fixer de jour pour une nouvelle conference. La transaction
fut ainsi rompue. Le meme jour, la noblesse prit un arrete par lequel elle
declarait de nouveau que, pour cette session, on verifierait separement, en
laissant aux etats le soin de determiner un autre mode pour l'avenir. Cet
arrete fut communique aux communes le 27 mai. On etait reuni depuis le 5;
vingt-deux jours s'etaient donc ecoules, pendant lesquels on n'avait rien
fait; il etait temps de prendre une determination. Mirabeau, qui donnait
l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il etait urgent de se
decider, et de commencer le bien public trop long-temps retarde. Il proposa
donc, d'apres la resolution connue de la noblesse, de faire une sommation
au clerge pour qu'il s'expliquat sur-le-champ, et declarat s'il voulait ou
non se reunir aux communes. La proposition fut aussitot adoptee. Le depute
Target se mit en marche a la tete d'une deputation nombreuse, et se rendit
dans la salle du clerge: "Messieurs des communes invitent, dit-il,
messieurs du clerge, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'interet national, a
se reunir avec eux dans la salle de l'assemblee, pour aviser aux moyens
d'operer la concorde, si necessaire en ce moment au salut de la chose
publique." Le clerge fut frappe de ces paroles solennelles; un grand nombre
de ses membres repondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de
suite a cette invitation; mais on les en empecha, et on repondit aux
deputes des communes qu'il en serait delibere. Au retour de la deputation,
le tiers-etat, inexorable, se determina a attendre, seance tenante, la
reponse du clerge. Cette reponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on
l'attendait. Le clerge se plaignit d'etre trop vivement presse, et demanda
qu'on lui laissat le temps necessaire. On lui repondit avec moderation
qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le
jour et toute la nuit.

La situation etait difficile; le clerge savait qu'apres sa reponse les
communes se mettraient a l'oeuvre, et prendraient un parti decisif. Il
voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au
lendemain, ce qui fut accorde a regret. Le lendemain en effet, le roi, si
desire des premiers ordres, se decida a intervenir. Dans ce moment toutes
les inimities de la cour et des premiers ordres commencaient a s'oublier, a
l'aspect de cette puissance populaire qui s'elevait avec tant de rapidite.
Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres a reprendre les
conferences en presence de son garde-des-sceaux. Le tiers-etat, quoi qu'on
ait dit de ses projets qu'on a juges d'apres l'evenement, ne poussait pas
ses voeux au-dela de la monarchie temperee. Connaissant les intentions de
Louis XVI, il etait plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire
a sa propre cause par aucun tort, il repondit que, par deference pour le
roi, il consentait a la reprise des conferences; quoique, d'apres les
declarations de la noblesse, on put les croire inutiles. Il joignit a cette
reponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen
etait Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui
avait ete transporte subitement des etudes silencieuses de son cabinet au
milieu des discordes civiles. Choisi pour presider une grande assemblee, il
s'etait effraye de sa tache nouvelle, s'etait cru indigne de la remplir, et
ne l'avait subie que par devoir. Mais eleve tout a coup a la liberte, il
trouva en lui une presence d'esprit et une fermete inattendues; au milieu
de tant de conflits, il fit respecter la majeste de l'assemblee, et
representa pour elle avec toute la dignite de la vertu et de la raison.

Bailly eut la plus grande peine a parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait
afin d'etre introduit, les courtisans repandirent qu'il n'avait pas meme
respecte la douleur du monarque, afflige de la mort du dauphin. Il fut
enfin presente, sut ecarter tout ceremonial humiliant, et montra autant de
fermete que de respect. Le roi l'accueillit avec bonte, mais sans
s'expliquer sur ses intentions.

Le gouvernement, decide a quelques sacrifices pour avoir des fonds,
voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher a la
noblesse ses privileges pecuniaires avec le secours du tiers-etat, et
arreter l'ambition du tiers-etat au moyen de la noblesse. Quant a la
noblesse, n'ayant point a s'inquieter des embarras de l'administration, ne
songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en couter, elle voulait amener
la dissolution des etats-generaux, et rendre ainsi leur convocation
inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas
reconnaitre sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-etat,
acqueraient sans cesse des forces nouvelles, et, resolues a braver tous les
dangers, ne voulaient pas laisser echapper une occasion qui pouvait ne plus
s'offrir.

Les conferences demandees par le roi eurent lieu. Les commissaires de la
noblesse eleverent des difficultes de tout genre, sur le titre de communes
que le tiers-etat avait pris, sur la forme et la signature du
proces-verbal. Enfin ils entrerent en discussion, et ils etaient presque
reduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au
nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait
examiner separement les pouvoirs, et en donner communication aux autres;
dans le cas ou des difficultes s'eleveraient, des commissaires en feraient
rapport a chaque chambre, et si la decision des divers ordres n'etait pas
conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le
differend a son profit. Les conferences furent aussitot suspendues pour
obtenir l'adhesion des ordres. Le clerge accepta le projet purement et
simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussee par
Ses instigateurs ordinaires, elle ecarta l'avis des plus sages de ses
membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses
malheurs.

Les communes, instruites de cette resolution, attendaient, pour s'expliquer
a leur tour, qu'elle leur fut communiquee; mais le clerge, avec son astuce
ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya
une deputation pour les engager a s'occuper avec lui de la misere du
peuple, tous les jours plus grande, et a se hater de pourvoir ensemble a la
rarete et a la cherte des subsistances. Les communes, exposees a la
defaveur populaire si elles paraissaient indifferentes a une telle
proposition, rendirent ruse pour ruse, et repondirent que, penetrees des
memes devoirs, elles attendaient le clerge dans la grande salle pour
s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et
communiqua solennellement son arrete aux communes; elle adoptait,
disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la
verification separee, et en ne deferant aux ordres reunis et a la
juridiction supreme du roi que les difficultes qui pourraient s'elever sur
les deputations entieres de toute une province.

Cet arrete mit fin a tous les embarras des communes. Obligees ou de ceder,
ou de se declarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trone,
si le plan de conciliation avait ete adopte, elles furent dispensees de
s'expliquer, le plan n'etant accepte qu'avec de graves changemens. Le
moment etait decisif. Ceder sur la verification separee n'etait pas, il est
vrai, ceder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'etait faiblir
toujours. Il fallait ou se soumettre a un role a peu pres nul, donner de
l'argent au pouvoir, et se contenter de detruire quelques abus lorsqu'on
voyait la possibilite de regenerer l'etat, ou prendre une resolution forte
et se saisir violemment d'une portion du pouvoir legislatif. C'etait la le
premier acte revolutionnaire, mais l'assemblee n'hesita pas. En
consequence, tous les proces-verbaux signes, les conferences finies,
Mirabeau se leve: "Tout projet de conciliation rejete par une partie,
dit-il, ne peut plus etre examine par l'autre. Un mois s'est ecoule, il
faut prendre un parti decisif; un depute de Paris a une motion importante a
faire, qu'on l'ecoute." Mirabeau, ayant ouvert la deliberation par son
audace, introduit a la tribune Sieyes, esprit vaste, systematique, et
rigoureux dans ses deductions. Sieyes rappelle et motive en peu de mots la
conduite des communes. Elles ont attendu et se sont pretees a toutes les
conciliations proposees; leur longue condescendance est devenue inutile;
elles ne peuvent differer plus long-temps sans manquer a leur mission; en
consequence, elles doivent faire une derniere invitation aux deux autres
ordres, afin qu'ils se reunissent a elles pour commencer la verification.
Cette proposition rigoureusement motivee[2] est accueillie avec
enthousiasme; on veut meme sommer les deux ordres de se reunir dans une
heure[3]. Cependant le terme est proroge. Le lendemain jeudi etant un jour
consacre aux solennites religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,
la derniere invitation est communiquee; les deux ordres repondent qu'ils
vont deliberer; le roi, qu'il fera connaitre ses intentions. L'appel des
bailliages commence: le premier jour, trois cures se rendent, et sont
couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisieme et le
quatrieme, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbe Gregoire.

Pendant l'appel des bailliages et la verification des pouvoirs, une dispute
grave s'eleva sur le titre que devait prendre l'assemblee. Mirabeau proposa
celui de _representans du peuple francais_; Mounier, celui de _la majorite
deliberant en l'absence de la minorite;_ le depute Legrand, celui
_d'assemblee nationale._ Ce dernier fut adopte apres une discussion assez
longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il etait une heure
du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait seance tenante,
ou si on remettrait au lendemain. Une partie des deputes voulait qu'on ne
perdit pas un instant, afin d'acquerir un caractere legal qui imposat a la
cour. Un petit nombre, desirant arreter les travaux de l'assemblee,
s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, ranges des deux
cotes d'une longue table, se menacaient reciproquement; Bailly, place au
centre, etait somme par les uns de separer l'assemblee, par les autres de
mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris
et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.
Le ciel etait orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la
salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirerent; alors
Bailly, s'adressant a l'assemblee devenue calme par la retraite de ceux qui
la troublaient, l'engagea a renvoyer au jour l'acte important qui etait
propose. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant a sa fermete
et a sa sagesse.

Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en deliberation, et, a la
majorite de 491 voix contre 90, les communes se constituerent en _assemblee
nationale_. Sieyes, charge encore de motiver cette decision, le fit avec sa
rigueur accoutumee.

"L'assemblee, deliberant apres la verification des pouvoirs, reconnait
qu'elle est deja composee de representans envoyes directement par les
quatre-vingt-seize centiemes au moins de la nation. Une telle masse de
deputations ne saurait rester inactive par l'absence des deputes de
quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui
ont ete appeles_ ne peuvent empecher les presens d'exercer la plenitude de
leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir
imperieux et pressant.

"De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux representans verifies de concourir
au voeu national, et que tous les representans verifies doivent etre dans
cette assemblee, il est encore indispensable de conclure qu'il lui
appartient et qu'il n'appartient qu'a elle d'interpreter et de representer
la volonte generale de la nation.

"Il ne peut exister entre le trone et l'assemblee aucun _veto_, aucun
pouvoir negatif.

"L'assemblee declare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale
peut et doit etre commencee sans retard par les deputes presens, et qu'ils
doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.

"La denomination d'assemblee nationale est la seule qui convienne a
l'assemblee dans l'etat actuel des choses, soit parce que les membres qui
la composent sont les seuls representans legitimement et publiquement
connus et verifies, soit parce qu'ils sont envoyes par la presque totalite
de la nation, soit enfin parce que la representation etant une et
indivisible, aucun des deputes, dans quelque ordre ou classe qu'il soit
choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions separement de cette assemblee.

"L'assemblee ne perdra jamais l'espoir de reunir dans son sein tous les
deputes aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler a remplir
l'obligation qui leur est imposee de concourir a la tenue des
etats-generaux. A quelque moment que les deputes absens se presentent dans
la session qui va s'ouvrir, elle declare d'avance qu'elle s'empressera de
les recevoir, et de partager avec eux, apres la verification des pouvoirs,
la suite des grands travaux qui doivent procurer la regeneration de la
France."

Aussitot apres cet arrete, l'assemblee, voulant tout a la fois faire un
acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arreter la
marche de l'administration, legalisa la perception des impots, quoique
etablis sans le consentement national; prevenant sa separation elle ajouta
qu'ils cesseraient d'etre percus le jour ou elle serait separee; prevoyant
en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les
embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit a la
prudence et a l'honneur en mettant les creanciers de l'etat sous la
sauvegarde de la loyaute francaise. Enfin elle annonca qu'elle allait
s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misere publique.

Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habilete, produisirent
une impression profonde. La cour et les premiers ordres etaient epouvantes
de tant d'audace et d'energie. Pendant ce temps le clerge deliberait en
tumulte s'il fallait se reunir aux communes. La foule attendait au dehors
le resultat de sa deliberation; les cures l'emporterent enfin, et on apprit
que la reunion avait ete votee a la majorite de 149 voix sur 115. Ceux qui
avaient vote pour la reunion furent accueillis avec des transports; les
autres furent outrages et poursuivis par le peuple.

Ce moment devait amener la reconciliation de la cour et de l'aristocratie.
Le danger etait egal pour toutes deux. La derniere resolution nuisait
autant au roi qu'aux premiers ordres eux-memes dont les communes
declaraient pouvoir se passer. Aussitot on se jeta aux pieds du roi; le duc
de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archeveque de Paris, le
supplierent de reprimer l'audace du tiers-etat, et de soutenir leurs droits
attaques. Le parlement lui fit offrir de se passer des etats, en promettant
de consentir tous les impots. Le roi fut entoure par les princes et par la
reine; c'etait plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraina
a Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.

Le ministre Necker, attache a la cause populaire, se contentait de
representations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait
l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de detruire bientot l'effet.
Des qu'il vit l'intervention de l'autorite royale necessaire, il forma un
projet qui parut tres-hardi a son courage: il voulait que le monarque, dans
une seance royale, ordonnat la reunion des ordres, mais seulement pour
toutes les mesures d'interet general; qu'il s'attribuat la sanction de
toutes les resolutions prises par les etats-generaux; qu'il improuvat
d'avance tout etablissement contre la monarchie temperee, tel que celui
d'une assemblee unique; qu'il promit enfin l'abolition des privileges,
l'egale admission de tous les Francais aux emplois civils et militaires,
etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan
pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'execution.

Le conseil avait suivi le roi a Marly. La, le plan de Necker, approuve
d'abord, est remis en discussion: tout a coup un billet est transmis au
roi; le conseil est suspendu, repris et renvoye au lendemain, malgre le
besoin d'une grande celerite. Le lendemain, de nouveaux membres sont
ajoutes au conseil; les freres du roi sont du nombre. Le projet de Necker
est modifie; le ministre resiste, fait quelques concessions, mais il se
voit vaincu et retourne a Versailles. Un page vient trois fois lui remettre
des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-a-fait
defigure, et la seance royale est fixee pour le 22 juin.

On n'etait encore qu'au 20, et deja on ferme la salle des etats, sous le
pretexte des preparatifs qu'exige la presence du roi. Ces preparatifs
pouvaient se faire en une demi-journee; mais le clerge avait resolu la
veille de se reunir aux communes, et on voulait empecher cette reunion. Un
ordre du roi suspend aussitot les seances jusqu'au 22. Bailly, se croyant
oblige d'obeir a l'assemblee, qui, le vendredi 19, s'etait ajournee au
lendemain samedi, se rend a la porte de la salle. Des gardes-francaises
l'entouraient avec ordre d'en defendre l'entree; l'officier de service
recoit Bailly avec respect, et lui permet de penetrer dans une cour pour y
rediger une protestation. Quelques deputes jeunes et ardens veulent forcer
la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmene avec lui, pour ne
pas compromettre le genereux officier qui executait avec tant de moderation
les ordres de l'autorite. On s'attroupe en tumulte, on persiste a se
reunir; quelques-uns parlent de tenir seance sous les fenetres memes du
roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitot; le
maitre la cede avec joie.

Cette salle etait vaste, mais les murs en etaient sombres et depouilles; il
n'y avait point de sieges. On offre un fauteuil au president, qui le refuse
et veut demeurer debout avec l'assemblee; un banc sert de bureau; deux
deputes sont places a la porte pour la garder, et sont bientot releves par
la prevote de l'hotel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en
foule, et la deliberation commence. On s'eleve de toutes parts contre cette
suspension des seances, et on propose divers moyens pour l'empecher a
l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extremes commencent a
s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre a Paris: cet avis,
accueilli avec chaleur, est agite vivement; deja meme on parle de s'y
transporter en corps et a pied. Bailly est epouvante des violences que
pourrait essuyer l'assemblee pendant la route; redoutant d'ailleurs une
scission, il s'oppose a ce projet. Alors Mounier propose aux deputes de
s'engager par serment a ne pas se separer avant l'etablissement d'une
constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on redige
aussitot la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le
premier, et lit la formule ainsi concue: "Vous pretez le serment solennel
de ne jamais vous separer, de vous rassembler partout ou les circonstances
l'exigeront, jusqu'a ce que la constitution du royaume soit etablie et
affermie sur des fondemens solides." Cette formule, prononcee a haute et
intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitot toutes les bouches
proferent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout
et immobile, recoit cet engagement solennel d'assurer par des lois
l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitot des cris de _vive
l'assemblee! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colere et sans
haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est du. Les deputes se
disposent ensuite a signer la declaration qu'ils viennent de faire. Un
seul, Martin d'Auch, ajoute a son nom le mot d'opposant. Il se forme autour
de lui un grand tumulte. Bailly, pour etre entendu, monte sur une table,
s'adresse avec moderation au depute, et lui represente qu'il a le droit de
refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le depute
persiste; et l'assemblee, par respect pour sa liberte, souffre le mot, et
le laisse exister sur le proces-verbal.

Ce nouvel acte d'energie excita l'epouvante de la noblesse, qui le
lendemain vint porter ses doleances aux pieds du roi, s'excuser en quelque
sorte des restrictions qu'elle avait apportees au plan de conciliation,
et lui demander son assistance. La minorite noble protesta contre cette
demarche, soutenant avec raison qu'il n'etait plus temps de demander
l'intervention royale, apres l'avoir si mal a propos refusee. Cette
minorite, trop peu ecoutee, se composait de quarante-sept membres; on y
comptait des militaires, des magistrats eclaires; le duc de Liancourt,
genereux ami de son roi et de la liberte; le duc de Larochefoucauld,
distingue par une constante vertu et de grandes lumieres; Lally-Tolendal,
celebre deja par les malheurs de son pere et ses eloquentes reclamations;
Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les freres
Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,
deja cite pour sa vaste capacite et la fermete de son caractere; enfin le
marquis de Lafayette, defenseur de la liberte americaine, unissant a la
vivacite francaise la constance et la simplicite de Washington.

L'intrigue ralentissait toutes les operations de la cour. La seance, fixee
d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, ecrit fort tard a Bailly
et a l'issue du grand conseil, lui annoncait ce renvoi, et prouvait
l'agitation qui regnait dans les idees. Necker etait resolu a ne pas se
rendre a la seance, pour ne pas autoriser de sa presence des projets qu'il
desapprouvait.

Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorite faible, furent
employes pour empecher la seance du lundi 22; les princes firent retenir la
salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-la. L'assemblee se rendit a
l'eglise de Saint-Louis, ou elle recut la majorite du clerge, a la tete de
laquelle se trouvait l'archeveque de Vienne. Cette reunion, operee avec la
plus grande dignite, excita la joie la plus vive. Le clerge venait s'y
soumettre, disait-il, a la verification commune.

Le lendemain 23 etait le jour fixe pour la seance royale. Les deputes des
communes devaient entrer par une porte detournee, et differente de celle
qui etait reservee a la noblesse et au clerge. A defaut de la violence, on
ne leur epargnait pas les humiliations. Exposes a la pluie, ils attendirent
longtemps: le president, reduit a frapper a cette porte, qui ne s'ouvrait
pas, frappa plusieurs fois; on lui repondit qu'il n'etait pas temps. Deja
les deputes allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit
enfin, les deputes entrerent et trouverent les deux premiers ordres en
possession de leurs sieges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant
d'avance. La seance n'etait point, comme celle du 5 mai, majestueuse et
touchante a la fois, par une certaine effusion de sentimens et
d'esperances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de
cette premiere solennite. Les deputes des communes avaient resolu de garder
le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en
employant des expressions beaucoup trop energiques pour son caractere. On
lui faisait proferer des reproches, et donner des commandemens. Il
enjoignait la separation par ordre, cassait les precedens arretes du
tiers-etat, en promettant de sanctionner l'abdication des privileges
pecuniaires quand les possesseurs l'auraient donnee. Il maintenait tous les
droits feodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme proprietes inviolables;
il n'ordonnait pas la reunion pour les matieres d'interet general, mais il
la faisait esperer de la moderation des premiers ordres. Ainsi il forcait
L'obeissance des communes, et se contentait de presumer celle de
l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clerge juges de ce qui les
concernait specialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de
nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se
regarderait comme son unique representant. Ce ton, ce langage, irriterent
profondement les esprits, non contre le roi, qui venait de representer avec
faiblesse des passions qui n'etaient pas les siennes, mais contre
l'aristocratie dont il etait l'instrument.

Aussitot apres son discours, il ordonne a l'assemblee de se separer
sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clerge. Le plus grand
nombre des deputes ecclesiastiques demeurent; les deputes des communes,
immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avancait
le premier, se leve: "Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez
d'entendre pourrait etre le salut de la patrie, si les presens du
despotisme n'etaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la
violation du temple national, pour vous commander d'etre heureux!... Ou
sont les ennemis de la nation? Catilina est-il a nos portes?... Je demande
qu'en vous couvrant de votre dignite, de votre puissance legislative, vous
vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de
vous separer qu'apres avoir fait la constitution."

Le marquis de Breze, grand-maitre des ceremonies, rentre alors et s'adresse
a Bailly: "Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;" et Bailly lui
repond: "Je vais prendre ceux de l'assemblee." Mirabeau s'avance: "Oui,
monsieur, s'ecrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggerees
au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.
Cependant, pour eviter tout delai, allez dire a votre maitre que nous
sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que
par la puissance des baionnettes." M.



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