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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
de Breze se retire. Sieyes prononce
ces mots: "Nous sommes aujourd'hui ce que nous etions hier; deliberons."
L'assemblee se recueille pour deliberer sur le maintien de ses precedens
arretes. "Le premier de ces arretes, dit Barnave, a declare ce que vous
etes; le second statue sur les impots, que vous seuls avez droit de
consentir; le troisieme est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces
mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empecher ce qu'il n'a
pas a consentir." Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les
banquettes, des troupes armees traversent la salle, d'autres l'entourent au
dehors; les gardes-du-corps s'avancent meme jusqu'a la porte. L'assemblee,
sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a
unanimite pour le maintien de tous les arretes precedens. Ce n'est pas
tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et
privee des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblee pouvait
etre menacee. Mirabeau reparait a la tribune et propose de decreter
l'inviolabilite de chaque depute. Aussitot l'assemblee, n'opposant a la
force qu'une majestueuse volonte, declare inviolable chacun de ses membres,
proclame traitre, infame et coupable de crime capital, quiconque
attenterait a leur personne.

Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'etat sauve par ce lit de
justice, presentait ses felicitations au prince qui en avait donne l'idee,
et les portait du prince a la reine. La reine, tenant son fils dans ses
bras, le montrant a ces serviteurs si empresses, recevait leurs sermens, et
s'abandonnait malheureusement a une aveugle confiance. Dans ce meme instant
on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, reuni en
foule, felicitait Necker de n'avoir pas assiste a la seance royale.
L'epouvante succeda aussitot a la joie; le roi et la reine firent appeler
Necker, et ces augustes personnages furent obliges de le supplier de
conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit a la cour
une partie de la popularite qu'il avait conservee en n'assistant pas a
cette funeste seance.

Ainsi venait de s'operer la premiere revolution. Le tiers-etat avait
recouvre le pouvoir legislatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour
avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette revolution
legislative fut entierement consommee. On employa encore quelques petits
moyens, tels que de gener les communications interieures dans les salles
des etats; mais ils furent sans succes. Le 24, la majorite du clerge se
rendit a l'assemblee, et demanda la verification en commun pour deliberer
ensuite sur les propositions faites par le roi dans la seance du 23 juin.
La minorite du clerge continuait a deliberer dans sa chambre particuliere.
L'archeveque de Paris, Juigne, prelat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais
privilegie opiniatre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa reunion;
il se rendit en effet a l'assemblee nationale, accompagne de l'archeveque
de Bordeaux, prelat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.

Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses
agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espremenil proposa de
decreter le tiers-etat, et de le faire poursuivre par le procureur-general;
la minorite proposa la reunion. Cette motion fut rejetee au milieu du
tumulte. Le duc d'Orleans appuya la proposition, apres avoir, la veille,
promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, resolus de se
reunir a l'assemblee generale malgre la decision de la majorite, s'y
rendirent en corps, et furent recus au milieu de la joie publique.
Cependant, malgre cette allegresse causee par leur presence, leurs visages
etaient tristes. "Nous cedons a notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,
mais c'est avec douleur que nous nous separons de nos freres. Nous venons
concourir a la regeneration publique; chacun de nous vous fera connaitre le
degre d'activite que lui permet son mandat."

Chaque jour amenait de nouvelles reunions, et l'assemblee voyait
s'accroitre le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes
parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.
Mounier suscita celles du Dauphine. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal
lui-meme envoya une deputation, que l'assemblee, entouree encore de
dangers, recut pour ne pas s'aliener la multitude. Alors elle n'en
prevoyait pas les exces; elle avait besoin au contraire de presumer son
energie et d'en esperer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le
courage du peuple n'etait encore qu'un reve heureux. Ainsi les
applaudissemens des tribunes, importuns souvent a l'assemblee, l'avaient
pourtant soutenue, et on n'osa pas les empecher. Bailly voulut reclamer, on
etouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.

La majorite de la noblesse continuait ses seances au milieu du tumulte et
du plus violent dechainement. L'epouvante se repandit chez ceux qui la
dirigeaient, et le signal de la reunion partit de ceux memes qui lui
persuadaient naguere la resistance. Mais ces passions, deja trop excitees,
n'etaient point faciles a conduire. Le roi fut oblige d'ecrire une lettre;
la cour, les grands, furent reduits a supplier; "la reunion sera passagere,
disait-on aux plus obstines; des troupes s'approchent, cedez pour sauver le
roi." Le consentement fut arrache au milieu du desordre, et la majorite de
la noblesse, accompagnee de la minorite du clerge, se rendit le 27 juin a
l'assemblee generale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit
qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et a la nation
une preuve de patriotisme. "La famille est complete," repondit Bailly.
Supposant que la reunion etait entiere, et qu'il s'agissait, non de
verifier, mais de deliberer en commun, il ajouta: "Nous pourrons nous
occuper, sans relache et sans distraction, de la regeneration du royaume et
du bonheur public."

Plus d'un petit moyen fut encore employe pour paraitre n'avoir pas fait ce
que la necessite avait oblige de faire. Les nouveaux arrives se rendaient
toujours apres l'ouverture des seances, tous en corps, et de maniere a
figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derriere le president,
et de maniere a paraitre ne pas sieger. Bailly, avec beaucoup de mesure et
de fermete, finit par vaincre toutes les resistances, et parvint a les
faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la presidence, non de vive
force, mais tantot par une negociation secrete, tantot par une supercherie.
Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple
citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, presider tous les
grands du royaume et de l'eglise.

Il etait trop evident que la revolution legislative etait achevee. Quoique
le premier differend n'eut d'autre objet que le mode de verification et non
la maniere de voter, quoique les uns eussent declare ne se reunir que pour
la verification commune, et les autres pour obeir aux intentions royales
exprimees le 23 juin, il etait certain que le vote par tete devenait
inevitable; toute reclamation etait donc inutile et impolitique. Pourtant
le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorite, et assura
qu'il ne s'etait reuni que pour deliberer sur les objets generaux, et en
conservant toujours le droit de former un ordre. L'archeveque de Vienne
repliqua avec vivacite que la minorite n'avait rien pu decider en l'absence
de la majorite du clerge, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom
de l'ordre. Mirabeau s'eleva avec force contre cette pretention, dit qu'il
etait etrange qu'on protestat dans l'assemblee contre l'assemblee; qu'il
fallait en reconnaitre la souverainete, ou se retirer.

Alors s'eleva la question des mandats imperatifs. La plupart des cahiers
exprimaient le voeu des electeurs a l'egard des reformes a operer, et
rendaient ce voeu obligatoire pour les deputes. Avant d'agir, il fallait
fixer jusqu'a quel point on le pouvait; cette question devait donc etre la
premiere. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on
retournat aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir
des commettans que la mission de voter pour eux, apres que les objets
auraient ete discutes et eclaircis par les envoyes de toute la nation, mais
ils ne croyaient pas qu'on put recevoir d'avance un avis tout fait. Si on
croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil general, soit
parce qu'on trouve plus de lumieres en s'elevant, soit parce qu'on ne peut
avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont
reciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les deputes doivent etre
libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acerant la raison par
l'ironie, s'ecria que ceux qui croyaient les mandats imperatifs avaient eu
tort de venir, et n'avaient qu'a laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et
que ces cahiers siegeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyes, avec sa
sagacite ordinaire, prevoyant que, malgre la decision tres juste de
l'assemblee, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,
et qu'en se refugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,
proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun etait juge de la valeur du
serment qu'il avait prete. "Ceux qui se croient obliges par leurs cachiers,
dit-il, seront regardes comme absens, tout comme ceux qui avaient refuse de
faire verifier leurs pouvoirs en assemblee generale." Cette sage opinion
fut adoptee. L'assemblee, en contraignant les opposans, leur eut fourni des
pretextes, tandis qu'en les laissant libres, elle etait sure de les amener
a elle, car sa victoire etait desormais certaine.

L'objet de la nouvelle convocation etait la reforme de l'etat,
c'est-a-dire, l'etablissement d'une constitution, dont la France manquait,
malgre tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espece de
rapports entre les gouvernes et le gouvernement, sans doute la France
possedait une constitution; un roi avait commande et des sujets obei; des
ministres avaient emprisonne arbitrairement; des traitans avaient percu
jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamne des
malheureux a la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces especes de
constitution. Il y avait eu en France des etats-generaux, mais sans
attributions precises, sans retours assures, et toujours sans resultats.
Il y avait eu une autorite royale, tour a tour nulle ou absolue. Il y avait
eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir
judiciaire le pouvoir legislatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurat
la responsabilite des agens du pouvoir, la liberte de la presse, la liberte
individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'etat social,
remplacent la fiction de la liberte naturelle[5].

Le besoin d'une constitution etait avoue, et generalement senti; tous les
cahiers l'avaient energiquement exprime, et s'etaient meme expliques
formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils
avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'heredite de
male en male, l'attribution exclusive du pouvoir executif au roi, la
responsabilite de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour
la confection des lois, le vote de l'impot, et la liberte individuelle.
Mais ils etaient divises sur la creation d'une ou de deux chambres
legislatives; sur la permanence, la periodicite, la dissolution du corps
legislatif; sur l'existence politique du clerge et des parlemens; sur
l'etendue de la liberte de la presse. Tant de questions, ou resolues ou
proposees par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public etait
alors eveille dans toutes les parties du royaume, et combien etait general
et prononce le voeu de la France pour la liberte[6]. Mais une constitution
entiere a fonder au milieu des decombres d'une antique legislation, malgre
toutes les resistances, et avec l'elan desordonne des esprits, etait une
oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la
diversite des interets, il y avait encore a redouter la divergence
naturelle des opinions. Une legislation tout entiere a donner a un grand
peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes
des esperances si chimeriques, qu'on devait s'attendre a des mesures ou
vagues ou exagerees, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les
travaux, on nomma un comite charge d'en mesurer l'etendue et d'en ordonner
la distribution. Ce comite etait compose des membres les plus moderes de
l'assemblee. Mounier, esprit sage, quoique opiniatre, en etait le membre le
plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prepara l'ordre du
travail.

La difficulte de donner une constitution n'etait pas la seule qu'eut a
vaincre cette assemblee. Entre un gouvernement mal dispose et un peuple
affame qui exigeait de prompts soulagemens, il etait difficile qu'elle ne
se melat pas de l'administration. Se defiant de l'autorite, pressee de
secourir le peuple, elle devait, meme sans ambition, empieter peu a peu sur
le pouvoir executif. Deja le clerge lui en avait donne l'exemple, en
faisant au tiers-etat la proposition insidieuse de s'occuper immediatement
des subsistances. L'assemblee a peine formee nomma un comite des
subsistances, demanda au ministere des renseignemens sur cette matiere,
proposa de favoriser la circulation des denrees de province a province, de
les transporter d'office sur les lieux ou elles manquaient, de faire des
aumones, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministere fit connaitre les
mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur
soigneux, avait favorisees de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de
faire des decrets sur la libre circulation; a quoi Mounier objecta que de
tels decrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'etant
pas reglee, exposerait a des difficultes graves. Ainsi tous les obstacles
se reunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes legislatives
fussent fixees, surveiller l'administration sans empieter sur l'autorite
executive, et suffire a tant d'embarras, malgre la mauvaise volonte du
pouvoir, l'opposition des interets, la divergence des esprits, et
l'exigence d'un peuple recemment eveille, et s'agitant a quelques lieues de
l'assemblee dans le sein d'une immense capitale.

Un tres petit espace separe Paris de Versailles, et on peut le franchir
plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc
ressentir immediatement a Versailles, a la cour et dans l'assemblee. Paris
offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les electeurs, reunis
en soixante districts, n'avaient pas voulu se separer apres les elections,
et etaient demeures assembles, soit pour donner des instructions a leurs
deputes, soit par ce besoin de se reunir, de s'agiter, qui est toujours
dans le coeur des hommes, et qui eclate avec d'autant plus de violence
qu'il a ete plus longtemps comprime. Ils avaient eu le meme sort que
l'assemblee nationale: le lieu de leurs seances ayant ete ferme, ils
s'etaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de
l'Hotel-de-ville, et la ils continuaient de se reunir et de correspondre
avec leurs deputes. Il n'existait point encore de feuilles publiques,
rendant compte des seances de l'assemblee nationale; on avait besoin de se
rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des evenemens. Le jardin du
Palais-Royal etait le lieu des plus frequens rassemblemens. Ce magnifique
jardin, entoure des plus riches magasins de l'Europe, et formant une
dependance du palais du duc d'Orleans, etait le rendez-vous des etrangers,
des debauches, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les
discours les plus hardis etaient proferes dans les cafes ou dans le jardin
meme. On voyait un orateur monter sur une table, et, reunissant la foule
autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles
toujours impunies, car la multitude regnait la en souveraine. Des hommes
qu'on supposait devoues au duc d'Orleans s'y montraient des plus ardens.
Les richesses de ce prince, ses prodigalites connues, ses emprunts enormes,
son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a du le faire accuser.
L'histoire, sans designer aucun nom, peut assurer du moins que l'or a ete
repandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberte, si
la multitude inquiete et souffrante voulait s'agiter et faire son sort
meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excite cette
multitude et dirige peut-etre quelques-uns de ses coups. Du reste, cette
influence n'est point a compter parmi les causes de la revolution, car ce
n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secretes qu'on ebranle une
nation de vingt-cinq millions d'hommes.

Une occasion de troubles se presenta bientot. Les gardes-francaises,
troupes d'elite destinees a composer la garde du roi, etaient a Paris.
Quatre compagnies se detachaient alternativement, et venaient faire leur
service a Versailles. Outre la severite barbare de la nouvelle discipline,
ces troupes avaient encore a se plaindre de celle de leur nouveau colonel.
Dans le pillage de la maison Reveillon, elles avaient bien montre quelque
acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient eprouve du
regret, et, melees tous les jours a lui, elles avaient cede a ses
seductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute
carriere leur etait fermee; ils etaient blesses de voir leurs jeunes
officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de
parade, et, apres les revues, ne pas meme accompagner le regiment dans les
casernes. Il y avait la comme ailleurs un tiers-etat qui suffisait a tout
et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats
furent enfermes a l'Abbaye.

On se reunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut
aussitot. Les portes en furent enfoncees, et on conduisit en triomphe les
soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple
les gardait au palais-Royal, une lettre fut ecrite a l'assemblee pour
demander leur liberte. Placee entre le peuple d'une part, et le
gouvernement de l'autre, qui etait suspect puisqu'il allait agir dans sa
propre cause, l'assemblee ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre
un empietement en se melant de la police publique. Prenant une resolution
tout a la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour
le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en meme
temps elle envoya une deputation au roi pour implorer sa clemence, comme un
moyen infaillible de retablir la concorde et la paix. Le roi, touche de la
moderation de l'assemblee, promit sa clemence quand l'ordre serait retabli.
Les gardes-francaises furent sur-le-champ replaces dans les prisons, et une
grace du roi les en fit aussitot sortir.

Tout allait bien jusque-la; mais la noblesse, en se reunissant aux deux
ordres, avait cede avec regret, et sur la promesse que sa reunion serait de
courte duree. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre
les travaux de l'assemblee nationale; ses reunions etaient progressivement
moins nombreuses; le 3 juillet on avait compte 138 membres presens; le 10
ils n'etaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstines
avaient persiste, et le 11 ils avaient resolu une protestation que les
evenemens posterieurs les empecherent de rediger. La cour, de son cote,
n'avait pas cede sans regret et sans projet. Revenue de son effroi apres
la seance du 23 juin, elle avait voulu la reunion generale pour entraver la
marche de l'assemblee au moyen des nobles, et dans l'esperance de la
dissoudre bientot de vive force. Necker n'avait ete conserve que pour
couvrir par sa presence les trames secretes qu'on ourdissait. A une
certaine agitation, a la reserve dont on usait envers lui, il se doutait
d'une grande machination. Le roi meme n'etait pas instruit de tout, et on
se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui
croyait que toute l'action d'un homme d'etat devait se borner a raisonner,
et qui avait tout juste la force necessaire pour faire des representations,
en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et
Clermont-Tonnerre, ils meditaient tous ensemble l'etablissement de la
constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des
preparatifs secrets; et les deputes nobles ayant voulu se retirer, on les
retint en leur parlant d'un evenement prochain.

Des troupes s'approchaient; le vieux marechal de Broglie en avait recu le
commandement general, et le baron de Besenval avait recu le commandement
particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze regimens, la plupart
etrangers, etaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans
revelait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts a menacer,
compromettaient ainsi leurs projets. Les deputes populaires, instruits, non
pas de tous les details d'un plan qui n'etait pas connu encore en entier,
et que le roi lui-meme n'a connu qu'en partie, mais qui certainement
faisait craindre l'emploi de la violence, les deputes populaires etaient
irrites et songeaient aux moyens de resistance. On ignore et on ignorera
probablement toujours quelle a ete la part des moyens secrets dans
l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,
le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employes etant
les memes, reste la justice de la cause, et la justice n'etait pas pour
ceux qui voulaient revenir sur la reunion des trois ordres, dissoudre la
representation nationale, et sevir contre ses plus courageux deputes.

Mirabeau pensa que le plus sur moyen d'intimider le pouvoir, c'etait de le
reduire a discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il
fallait pour cela les denoncer ouvertement. S'il hesitait a repondre, s'il
eludait, il etait juge; la nation etait avertie et soulevee. Mirabeau fait
suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le
renvoi des troupes. Il mele dans ses paroles le respect pour le monarque
aux reproches les plus severes pour le gouvernement. Il dit que tous les
jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont
interceptes; que les ponts, les promenades sont changes en postes
militaires; que des faits publics et caches, des ordres et des
contre-ordres precipites frappent tous les yeux et annoncent la guerre.
Ajoutant a ces faits des reproches amers: "On montre, dit-il, plus de
soldats menacans a la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en
rencontrerait peut-etre, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu reunir
pour secourir des amis martyrs de leur fidelite, et surtout pour conserver
cette alliance des Hollandais, si precieuse, si cherement conquise, et si
honteusement perdue."

Son discours est aussitot couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il
propose est adoptee. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes
il avait demande qu'on les remplacat par des gardes bourgeoises, cet
article est supprime; l'adresse est votee a l'unanimite moins quatre voix.
Dans cette adresse, demeuree celebre, qu'il n'a, dit-on, point ecrite, mais
dont il avait fourni toutes les idees a un de ses amis, Mirabeau prevoyait
presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la
defection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi
adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient
point vaines: "Vous nous avez appeles, lui disait-il, pour regenerer le
royaume; vos voeux seront accomplis, malgre les pieges, les difficultes,
les perils..., etc."

L'adresse fut presentee par une deputation de vingt-quatre membres. Le roi,
ne voulant pas s'expliquer, repondit que ce rassemblement de troupes
n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillite publique, et la
protection due a rassemblee; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des
craintes, il la transfererait a Soissons ou a Noyon, et que lui-meme se
rendrait a Compiegne.

L'assemblee ne pouvait se contenter d'une pareille reponse, surtout de
l'offre de l'eloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le
comte de Crillon proposa de s'en fier a la parole d'un roi honnete homme.
"La parole d'un roi honnete homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant
de la conduite de son ministere; notre confiance aveugle dans nos rois nous
a perdus; nous avons demande la retraite des troupes et non a fuir devant
elles; il faut insister encore, et sans relache."

Cette opinion ne fut point appuyee. Mirabeau insistait assez sur les moyens
ouverts, pour qu'on lui pardonnat les machinations secretes, s'il est vrai
qu'elles aient ete employees.

C'etait le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses
services lui deplaisaient, il se retirerait avec soumission. "Je prends
votre parole," avait repondu le roi. Le 11 au soir, Necker recut un billet
ou Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et
ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour esperer qu'il cacherait son
depart a tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du
monarque, part sans en avertir sa societe, ni meme sa fille, et se trouve
en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet etait
un dimanche. Le bruit se repandit a Paris que Necker avait ete renvoye,
ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puysegur et de Saint-Priest.
On annoncait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de
Broglie, Foulon et Damecourt, presque tous connus par leur opposition a la
cause populaire. L'alarme se repand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.
Un jeune homme, connu depuis par son exaltation republicaine, ne avec une
ame tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,
montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont
il fait une cocarde, et engage tout le monde a l'imiter.

Les arbres sont aussitot depouilles, et on se rend dans un musee renfermant
des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orleans,
menace, dit-on, de l'exil, et on se repand ensuite dans les quartiers de
Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honore, lorsqu'elle rencontre,
vers la place Vendome, un detachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,
blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des
gardes-francaises. Ces derniers, tout disposes pour le peuple et contre le
Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours precedens,
etaient casernes pres de la place Louis XV; ils font feu sur
Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce regiment, se replie
aussitot sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y
promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait evacuer le
jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se
concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a
plus de bornes et se change en fureur. On se repand dans la ville en criant
aux armes. La multitude court a l'Hotel- de-Ville pour en demander. Les
electeurs composant l'assemblee generale y etaient reunis. Ils livrent les
armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait deja a l'instant
ou ils se decidaient a les accorder. Ces electeurs composaient en ce moment
la seule autorite etablie. Prives de tout pouvoir actif, ils prennent ceux
que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.
Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se preserver a la
fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.
Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours a ce qui l'interesse, force
et brule les barrieres, disperse les commis et rend toutes les entrees
libres. Les boutiques des armuriers sont pilliees. Ces brigands, deja
signales chez Reveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir
comme de dessous terre, reparaissent armes de piques et de batons, et
repandent l'epouvante. Ces evenemens avaient eu lieu pendant la journee du
dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la
matinee du lundi, les electeurs, toujours reunis a l'Hotel-de-Ville,
croient devoir donner une forme plus legale a leur autorite; ils appellent,
en consequence, le prevot des marchands, administrateur ordinaire de la
cite. Celui-ci ne consent a ceder que sur une requisition en forme. On le
requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'electeurs; on
compose ainsi une municipalite revetue de tous les pouvoirs. Cette
municipalite mande aupres d'elle le lieutenant de police, et redige en
quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.

Cette milice devait etre composee de quarante-huit mille hommes, fournis
par les districts. Le signe distinctif devait etre, au lieu de la cocarde
verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes
et avec cette cocarde, sans avoir ete enrole par son district dans la garde
bourgeoise, devait etre arrete, desarme et puni. Telle fut la premiere
origine des gardes nationales. Ce plan fut adopte par tous les districts,
qui se haterent de le mettre a execution. Dans le courant de la meme
matinee, le peuple avait devaste la maison de Saint-Lazare pour y chercher
des grains; il avait force le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en
avait exhume des armures antiques dont il s'etait revetu. On voyait la
foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se
montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilite ordinaire, il
affectait le desinteressement, il respectait l'or, ne prenait que les
armes, et arretait lui-meme les brigands. Les gardes-francaises et les
milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enroles dans
la garde bourgeoise.

On demandait toujours des armes a grands cris. Le prevot Flesselles, qui
d'abord avait resiste a ses concitoyens, se montrait zele maintenant, et
promettait 12,000 fusils pour le jour meme, davantage pour les jours
suivans. Il pretendait avoir fait un marche avec un armurier inconnu. La
chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'etait ecoule.
Cependant le soir etant arrive, les caisses d'artillerie annoncees par
Flesselles sont conduites a l'Hotel-de-Ville; on les ouvre, et on les
trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre
le prevot, qui dit avoir ete trompe. Pour l'apaiser, il la dirige vers les
Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux etonnes
recoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et
parviennent a la convaincre qu'ils ne possedaient rien de ce qu'avait
annonce le prevot.

Le peuple, plus irrite que jamais, revient en criant a la trahison. Pour le
satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des
poudres destinees pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on
s'en empare, et un electeur en fait la distribution au milieu des plus
grands dangers.

Une horrible confusion regnait a cet Hotel-de-Ville, siege des autorites,
quartier-general de la milice, et centre de toutes les operations. Il
fallait a la fois y pourvoir a la surete exterieure menacee par la cour, a
la surete interieure menacee par les brigands; il fallait a chaque instant
calmer les soupcons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur
ceux qui excitaient sa defiance. On voyait la des voitures arretees, des
convois interceptes, des voyageurs attendant la permission de continuer
leur route. Pendant la nuit, l'Hotel-de-Ville fut encore une fois menace
par les brigands; un electeur, le courageux Moreau de Saint-Mery, charge
d'y veiller, fit apporter des barils de poudre, et menaca de le faire
sauter. Les brigands s'eloignerent a cette vue. Pendant ce temps, les
citoyens retires chez eux se tenaient prets a tous les genres d'attaque;
ils avaient depave les rues, ouvert des tranchees, et pris tous les moyens
de resister a un siege.

Pendant ces troubles de la capitale, la consternation regnait dans
l'assemblee. Elle s'etait formee le 13 au matin, alarmee des evenemens qui
se preparaient, et ignorant encore ce qui s'etait passe a Paris. Le depute
Mounier s'eleve le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal
lui succede a la tribune, fait un magnifique eloge de Necker, et tous deux
s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le
rappel des ministres disgracies. Un depute de la noblesse, M. de Virieu,
propose meme de confirmer les arretes du 17 juin par un nouveau serment. M.
de Clermont-Tonnerre s'oppose a cette proposition, comme inutile, et,
rappelant les engagemens deja pris par l'assemblee, s'ecrie: "La
constitution sera, ou nous ne serons plus. " La discussion s'etait deja
prolongee lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinee du 13,
et les malheurs dont la capitale etait menacee, entre des Francais
indisciplines qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'etaient
dans la main de personne, et des etrangers disciplines, qui etaient dans la
main du despotisme. On arrete aussitot d'envoyer une deputation au roi,
pour lui peindre la desolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le
renvoi des troupes et l'etablissement des gardes bourgeoises. Le roi fait
une reponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et
repete que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblee alors s'elevant au
plus noble courage, rend un arrete memorable dans lequel elle insiste sur
le renvoi des troupes, et sur l'etablissement des gardes bourgeoises,
declare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser
sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent etre, la
responsabilite des malheurs qui se preparent; consolide la dette publique,
defend de prononcer le nom infame de banqueroute, persiste dans ses
precedens arretes, et ordonne au president d'exprimer ses regrets a M.
Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Apres ces mesures pleines d'energie
et de prudence, l'assemblee, pour preserver ses membres de toute violence
personnelle, se declare en permanence, et nomme M. de Lafayette
vice-president, pour soulager le respectable archeveque de Vienne, a qui
son age ne permettait pas de sieger jour et nuit.

La nuit du 13 au 14 s'ecoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A
chaque instant, des nouvelles funestes etaient donnees et contredites; on
ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que
plusieurs deputes etaient menaces, que la violence allait etre employee
contre Paris et les membres les plus signales de l'assemblee. Suspendue un
instant, la seance fut reprise a cinq heures du matin, 14 juillet.
L'assemblee, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,
discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accelerer l'execution et
de la conduire avec prudence. Un comite fut nomme pour preparer les
questions; il se composait de MM. l'eveque d'Autun, l'archeveque de
Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyes, Chapelier et Bergasse.
La matinee s'ecoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le
roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblee rester livree a
plusieurs regimens etrangers. Dans ce moment, on venait de voir les
princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant a l'Orangerie,
flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des
rafraichissemens. Il parait qu'un grand dessein etait concu pour la nuit du
14 au 15, que Paris devait etre attaque sur sept points, le Palais-Royal
enveloppe, l'assemblee dissoute, et la declaration du 23 juin portee au
parlement; qu'enfin il devait etre pourvu aux besoins du tresor par la
banqueroute et les billets d'etat. Il est certain que les commandans des
troupes avaient recu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets
d'etat avaient ete fabriques, que les casernes des Suisses etaient pleines
de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait demenage, ne
laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans
l'apres-midi, les terreurs de l'assemblee redoublerent; on venait de voir
passer le prince de Lambesc a toute bride; on entendait le bruit du canon,
et on appliquait l'oreille a terre pour saisir les moindres bruits.
Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une
seconde deputation au roi. La deputation partit aussitot pour faire de
nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblee, venus de
Paris en toute hate, assurerent qu'on s'y egorgeait; l'un d'eux attesta
qu'il avait vu un cadavre decapite et revetu de noir. La nuit commencait a
se faire; on annonca l'arrivee de deux electeurs. Le plus profond silence
regnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurite;
et on apprit de leur bouche que la Bastille etait attaquee, que le canon
avait tire, que le sang coulait, et qu'on etait menace des plus affreux
malheurs. Aussitot une nouvelle deputation fut envoyee avant le retour de
la precedente. Tandis qu'elle partait, la premiere arrivait et rapportait
la reponse du roi. Le roi avait ordonne, disait-il, l'eloignement des
troupes campees au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde
bourgeoise, il avait nomme des officiers pour la commander.

A l'arrivee de la seconde deputation, le roi, toujours plus trouble, lui
dit: "Messieurs, vous dechirez mon coeur de plus en plus par le recit que
vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres
donnes aux troupes en soient la cause. " On n'avait obtenu encore que
l'eloignement de l'armee. Il etait deux heures apres minuit. On repondit a
la ville de Paris "que deux deputations avaient ete envoyees, et que les
instances seraient renouvelees le lendemain, jusqu'a ce qu'elles eussent
obtenu le succes qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des
impressions etrangeres n'en arreteraient plus les mouvemens." La seance fut
un moment suspendue, et on apprit le soir les evenemens de la journee du
14.

Le peuple, des la nuit du 13, s'etait porte vers la Bastille; quelques
coups de fusil avaient ete tires, et il parait que des instigateurs avaient
profere plusieurs fois le cri: _A la bastille!_ Le voeu de sa destruction
se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idees avaient pris d'avance
cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'etait repandu
que l'Hotel des Invalides en contenait un depot considerable. On s'y rend
aussitot. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait defendre l'entree, disant
qu'il doit demander des ordres a Versailles. Le peuple ne veut rien
entendre, se precipite dans l'Hotel, enleve les canons et une grande
quantite de fusils. Deja dans ce moment une foule considerable assiegeait
la Bastille. Les assiegeans disaient que le canon de la place etait dirige
sur la ville, et qu'il fallait empecher qu'on ne tirat sur elle. Le depute
d'un district demande a etre introduit dans la forteresse, et l'obtient du
commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et
quatre-vingt-deux invalides, et recoit la parole de la garnison de ne pas
faire feu si elle n'est attaquee. Pendant ces pourparlers le peuple, ne
voyant pas paraitre son depute, commence a s'irriter, et celui-ci est
oblige de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers
onze heures du matin. Une demi-heure s'etait a peine ecoulee, qu'une
nouvelle troupe arrive en armes, en criant: "Nous voulons la Bastille!" La
garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux
hommes montent avec intrepidite sur le toit du corps-de-garde, et brisent a
coups de hache les chaines du pont, qui retombe. La foule s'y precipite, et
court a un second pont pour le franchir de meme. En ce moment une decharge
de mousqueterie l'arrete: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure
quelques instans. Les electeurs reunis a l'Hotel-de-Ville, entendant le
bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux
deputations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser
introduire dans la place un detachement de milice parisienne, sur le motif
que toute force militaire dans Paris doit etre sous la main de la ville.
Ces deux deputations arrivent successivement. Au milieu de ce siege
populaire, il etait tres difficile de se faire entendre.



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