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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Au milieu de ce siege
populaire, il etait tres difficile de se faire entendre. Le bruit du
tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les deputes
s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.
Des coups de fusils sont tires, on ne sait d'ou. Le peuple, persuade qu'il
est trahi, se precipite pour mettre le feu a la place; la garnison tire
alors a mitraille. Les gardes-francaises arrivent avec du canon et
commencent une attaque en forme.

Sur ces entrefaites, un billet adresse par le baron de Besenval a Delaunay,
commandant de la Bastille, est intercepte et lu a l'Hotel-de-Ville.
Besenval engageait Delaunay a resister, lui assurant qu'il serait bientot
secouru. C'etait en effet dans la soiree de ce jour que devaient s'executer
les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'etant point secouru, voyant
l'acharnement du peuple, se saisit d'une meche allumee et veut faire sauter
la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige a se rendre: les signaux sont
donnes, un pont est baisse. Les assiegeans s'approchent en promettant de ne
commettre aucun mal; mais la foule se precipite et envahit les cours. Les
Suisses parviennent a se sauver. Les invalides assaillis ne sont arraches a
la fureur du peuple que par le devouement des gardes-francaises. En ce
moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se presente: on la suppose
fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait etre brulee, lorsqu'un
brave soldat se precipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en
surete, et retourne a la melee.

Il etait cinq heures et demie. Les electeurs etaient dans la plus cruelle
anxiete, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolonge. Une foule
se precipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-francaise,
couvert de blessures, couronne de lauriers, est porte en triomphe par le
peuple. Le reglement et les cles de la Bastille sont au bout d'une
baionnette; une main sanglante, s'elevant au-dessus de la foule, montre une
boucle de col: c'etait celle du gouverneur Delaunay qui venait d'etre
decapite. Deux gardes-francaises, Elie et Hullin, l'avaient defendu jusqu'a
la derniere extremite. D'autre victimes avaient succombe, quoique defendues
avec heroisme contre la ferocite de la populace. Une espece de fureur
commencait a eclater contre Flesselles, le prevot des marchands, qu'on
accusait de trahison. On pretendait qu'il avait trompe le peuple en lui
promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La
salle etait pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et presses par
cent mille autres qui, restes au dehors, voulaient entrer a leur tour. Les
electeurs s'efforcaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.
Il commencait a perdre son assurance, et deja tout pale il s'ecrie:
"Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au
Palais-Royal, pour y etre juge." Il descend alors pour s'y rendre. La
multitude s'ebranle, l'entoure, le presse. Arrive au quai Pelletier, un
inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On pretend qu'on avait saisi une
lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: "Tenez bon,
tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes."

Tels avaient ete les malheureux evenemens de cette journee. Un mouvement de
terreur succeda bientot a l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la
Bastille, etonnes de leur audace, et croyant retrouver le lendemain
l'autorite formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on
repandait que les troupes s'avancaient, pour saccager Paris. Moreau de
Saint-Mery, le meme qui la veille avait menace les brigands de faire sauter
l'Hotel-de-Ville, demeura inebranlable, et donna plus de trois mille ordres
en quelques heures. Des que la prise de la Bastille avait ete connue a
l'Hotel-de-Ville, les electeurs en avaient fait informer l'assemblee, qui
l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La seance etait suspendue, mais
la nouvelle se repandit avec rapidite. La cour jusque-la, ne croyant point
a l'energie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui
voulait prendre une place vainement assiegee autrefois par le grand Conde,
la cour etait paisible et se repandait en railleries. Cependant le roi
commencait a etre inquiet; ses dernieres reponses avaient meme decele sa
douleur. Il s'etait couche. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens
genereux, etait l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualite de
grand-maitre de la garde-robe, il avait toujours acces aupres de lui.
Instruit des evenemens de Paris, il se rendit en toute hate aupres du
monarque, l'eveilla malgre les ministres, et lui apprit ce qui s'etait
Passe. "Quelle revolte! s'ecria le prince.--Sire, reprit le duc de
Liancourt, dites revolution." Le roi, eclaire par ses representations,
consentit a se rendre des le matin a l'assemblee. La cour ceda aussi, et
cet acte de confiance fut resolu. Dans cet intervalle, l'assemblee avait
repris seance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirees au roi, et
il s'agissait de lui envoyer une derniere deputation, pour essayer de le
toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore a accorder. Cette
deputation etait la cinquieme depuis ces funestes evenemens. Elle se
composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque
Mirabeau, plus vehement que jamais, l'arrete: "Dites au roi, s'ecrie-t-il,
dites-lui bien que les hordes etrangeres dont nous sommes investis ont recu
hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et
leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs presens. Dites-lui que
Toute la nuit ces satellites etrangers, gorges d'or et de vin, ont predit,
dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux
brutaux invoquaient la destruction de l'assemblee nationale. Dites-lui que
dans son palais meme, les courtisans ont mele leurs danses au son de cette
musique barbare, et que telle fut l'avant-scene de la Saint-Barthelemi!

"Dites-lui que ce Henri dont l'univers benit la memoire, celui de ses aieux
qu'il voulait prendre pour modele, faisait passer des vivres dans Paris
revolte, qu'il assiegeait en personne; et que ses conseillers feroces font
rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidele et
affame."

La deputation allait se rendre aupres du roi, lorsqu'on apprend qu'il
arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des
applaudissemens retentissent: "Attendez, reprend Mirabeau avec gravite,
que le roi nous ait fait connaitre ses bonnes dispositions. Qu'un morne
respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.
Le silence des peuples est la lecon des rois!"

Louis XVI se presente alors accompagne de ses deux freres. Son discours
simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblee,
qu'il nomme pour la premiere fois assemblee nationale; se plaint avec
douceur des mefiances qu'on a concues: "Vous avez craint, leur dit-il; eh
bien! c'est moi qui me fie a vous." Ces mots sont couverts
d'applaudissemens.

Aussitot les deputes se levent, entourent le monarque, et le reconduisent
a pied jusqu'au chateau. La foule se presse autour de lui, les larmes
coulent de tous les yeux, et il peut a peine s'ouvrir un passage a travers
ce nombreux cortege. La reine, en ce moment, placee avec la cour sur un
balcon, contemplait de loin cette scene touchante. Son fils etait dans ses
bras; sa fille, debout a ses cotes, jouait naivement avec les cheveux de
son frere. La princesse, vivement emue, semblait se complaire dans cet
amour des Francais. Helas! combien de fois un attendrissement reciproque
n'a-t-il pas reconcilie les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un
instant tout semblait oublie; mais le lendemain, le jour meme, la cour
etait rendue a son orgueil, le peuple a ses mefiances, et l'implacable
haine recommencait son cours.

La paix etait faite avec l'assemblee, mais il restait a la faire avec
Paris. L'assemblee envoya d'abord une deputation a l'Hotel-de-Ville, pour
porter la nouvelle de l'heureuse reconciliation operee avec le roi. Bailly,
Lafayette, Lally-Tolendal, etaient du nombre des envoyes. Leur presence
repandit la plus vive allegresse. Le discours de Lally fit naitre des
transports si vifs, qu'on le porta en triomphe a une fenetre de
l'Hotel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut
placee sur sa tete, et il recut ces hommages vis-a-vis la place meme ou
avait expire son pere avec un baillon sur la bouche. La mort de l'infortune
Flesselles, chef de la municipalite, et le refus du duc d'Aumont d'accepter
le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prevot et un
commandant-general a nommer. Bailly fut designe, et au milieu des plus
vives acclamations il fut nomme successeur de Flesselles, sous le titre de
maire de Paris. La couronne qui avait ete sur la tete de Lally passa sur
celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archeveque de Paris
l'y retint malgre lui. Le vertueux vieillard laissa alors echapper des
larmes, et il se resigna a ses nouvelles fonctions. Digne representant
d'une grande assemblee en presence de la majeste du trone, il etait moins
capable de resister aux orages d'une commune, ou la multitude luttait
tumultueusement contre ses magistrats. Faisant neanmoins abnegation de
lui-meme, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et
nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait
a nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste
envoye par l'Amerique affranchie a la ville de Paris. Moreau de Saint-Mery
le montra de la main, tous les yeux s'y porterent, c'etait celui du marquis
de Lafayette. Un cri general le proclama commandant. On vota aussitot un
_Te Deum_, et on se transporta en foule a Notre-Dame. Les nouveaux
magistrats, l'archeveque de Paris, les electeurs, meles a des
gardes-francaises, a des soldats de la milice, marchant sous le bras des
uns des autres, se rendirent a l'antique cathedrale, dans une espece
d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouves tomberent aux pieds de Bailly,
qui avait beaucoup travaille pour les hopitaux; ils l'appelerent leur pere.
Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva a
l'eglise, on celebra la ceremonie, et chacun se repandit ensuite dans la
cite, ou une joie delirante avait succede a la terreur de la veille. Dans
ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redoute, dont
l'entree etait maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une
avide curiosite et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de
supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une enorme pierre
placee au milieu d'une prison obscure et marecageuse, et au centre de
laquelle etait fixee une pesante chaine.

La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait ete dans sa
confiance, redoutait si fort le peuple, qu'a chaque instant elle
s'imaginait qu'une armee parisienne marchait sur Versailles. Le comte
d'Artois, la famille de Polignac, si chere a la reine, quitterent alors la
France, et furent les premiers emigres. Bailly vint rassurer le roi, et
l'engagea au voyage de Paris, qui fut resolu malgre la resistance de la
reine et de la cour.

Le roi se disposa a partir. Deux cents deputes furent charges de
l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les
gardes-du-corps l'escorterent jusqu'a Sevres, ou ils s'arreterent pour
l'attendre. Bailly, a la tete de la municipalite, le recut aux portes de
Paris, et lui presenta les cles, offertes jadis a Henri IV. "Ce bon roi,
lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a
reconquis son roi." La nation, legislatrice a Versailles, etait armee a
Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entoure d'une multitude silencieuse et
enregimentee. Il arriva a l'Hotel-de-Ville[7], en passant sous une voute
d'epees croisees sur sa tete en signe d'honneur. Son discours fut simple et
touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, eclata enfin, et
prodigua au roi ses applaudissemens accoutumes. Ces acclamations
soulagerent un peu le coeur du prince; il ne put neanmoins dissimuler un
mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps places sur les hauteurs
de Sevres; et a son retour la reine, se jetant a son cou, l'embrassa comme
si elle avait craint de ne plus le revoir.

Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de
Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,
et son conseiller si utile, fut elu president de l'assemblee. Les deputes
nobles, qui, tout en assistant aux deliberations, refusaient encore d'y
prendre part, cederent enfin, et donnerent leur vote. Ainsi s'acheva la
confusion des ordres. Des cet instant on pouvait considerer la revolution
comme accomplie. La nation, maitresse du pouvoir legislatif par
l'assemblee, de la force publique par elle-meme, pouvait desormais realiser
tout ce qui etait utile a ses interets. C'est en refusant l'egalite de
l'impot qu'on avait rendu les etats-generaux necessaires; c'est en refusant
un juste partage d'autorite dans ces etats qu'on y avait perdu toute
influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait
souleve Paris, et provoque la nation tout entiere a s'emparer de la force
publique.


NOTES:

[1] Voyez la note 1 a la fin du volume.
[2] Voyez la note 2 a la fin du volume.
[3] Seance du 10 juin.
[4] Voyez Ferrieres.
[5] Voyez la note 3 a la fin du volume.
[6] Note 4 a la fin du volume.
[7] 17 juillet.




CHAPITRE III.


TRAVAUX DE LA MUNICIPALITE DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE
NATIONALE; SON CARACTERE ET SON ROLE DANS LA REVOLUTION.--MASSACRE DE
FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS
ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTERE, SON PROJET ET SON GENIE.
--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU
4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FEODAUX ET DE TOUS LES PRIVILEGES.
--DECLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR
LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL.


Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, ou une nouvelle
autorite venait de s'etablir. Le meme mouvement qui avait porte les
electeurs a se mettre en action, poussait toutes les classes a en faire
autant. L'assemblee avait ete imitee par l'Hotel-de-Ville, l'Hotel-de-Ville
par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs,
cordonniers, boulangers, domestiques, reunis au Louvre, a la place Louis
XV, aux Champs-Elysees, deliberaient en forme, malgre les defenses
reiterees de la municipalite. Au milieu de ces mouvemens contraires,
l'Hotel-de-Ville, combattu par les districts, inquiete par le Palais-Royal,
etait entoure d'obstacles, et pouvait a peine suffire aux soins de son
immense administration. Il reunissait a lui seul l'autorite civile,
judiciaire et militaire. Le quartier-general de la milice y etait fixe. Les
juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui
adressaient les accuses. Il avait meme la puissance legislative, car il
etait charge de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet
demande a chaque district deux commissaires qui, sous le nom de
representans de la commune, devaient en regler la constitution. Pour
suffire a tant de soins, les electeurs s'etaient partages en divers
comites: l'un, nomme comite des recherches, s'occupait de la police;
l'autre, nomme comite des subsistances, s'occupait des approvisionnemens,
tache la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut oblige
de s'en occuper jour et nuit. Il fallait operer des achats continuels de
ble, le faire moudre ensuite, et puis le porter a Paris a travers les
campagnes affamees. Les convois etaient souvent arretes, et on avait besoin
de detachemens nombreux pour empecher les pillages sur la route et dans les
marches. Quoique l'etat vendit les bles a perte, afin que les boulangers
pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'etait pas satisfaite: il
fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par
cette diminution meme, parce que les campagnes couraient s'y
approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun a se pourvoir
abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux
autres. C'est la confiance qui hate les travaux du commerce, qui fait
arriver les denrees, et qui rend leur distribution egale et facile; mais
Quand la confiance disparait, l'activite commerciale cesse; les objets
n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la
confusion a la disette, et empechent la bonne distribution du peu qui
reste. Le soin des subsistances etait donc le plus penible de tous. De
cruels soucis devoraient Bailly et le comite. Tout le travail du jour
suffisait a peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain
avec les memes inquietudes.

Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de
peines. Il avait incorpore dans cette milice les gardes-francaises devoues
a la revolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantite de
soldats qui desertaient les regimens dans l'espoir d'une solde plus forte.
Le roi en avait lui-meme donne l'autorisation. Ces troupes reunies
composerent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom
de _garde nationale_, revetit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge
et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui etait celle du
roi. C'est la cette cocarde tricolore dont Lafayette predit les destinees
en annoncant qu'elle ferait le tour du monde.

C'est a la tete de cette troupe que Lafayette s'efforca pendant deux annees
consecutives de maintenir la tranquillite publique, et de faire executer
les lois que l'assemblee decretait chaque jour. Lafayette, issu d'une
famille ancienne et demeuree pure au milieu de la corruption des grands,
doue d'un esprit droit, d'une ame ferme, amoureux de la vraie gloire,
s'etait ennuye des frivolites de la cour et de la discipline pedantesque de
nos armees. Sa patrie ne lui offrant rien de noble a tenter, il se decida
pour l'entreprise la plus genereuse du siecle, et il partit pour l'Amerique
le lendemain du jour ou l'on repandait en Europe qu'elle etait soumise. Il
y combattit a cote de Washington, et decida l'affranchissement du
Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un
nom europeen, accueilli a la cour comme une nouveaute, il s'y montra simple
et libre comme un Americain. Lorsque la philosophie, qui n'avait ete pour
des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices,
Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les
etats-generaux, contribua puissamment a la reunion des ordres, et fut
nomme, en recompense, commandant-general de la garde nationale. Lafayette
n'avait pas les passions et le genie qui font souvent abuser de la
puissance: avec une ame egale, un esprit fin, un systeme de
desinteressement invariable, il etait surtout propre au role que les
circonstances lui avaient assigne, celui de faire executer les lois. Adore
de ses troupes sans les avoir captivees par la victoire, plein de calme et
de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre
avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouve
incorruptible, accusaient son habilete, parce qu'ils ne pouvaient accuser
son caractere. Cependant il ne se trompait pas sur les evenemens et sur les
hommes, n'appreciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient,
les protegeait au peril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans
espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit
jamais abandonner la chose publique, alors meme qu'il n'espere plus pour
elle.

Lafayette, malgre toute sa vigilance, ne reussit pas toujours a arreter les
fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se
montrer partout contre un peuple partout souleve, qui voit dans chaque
homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules etaient
repandus et accredites. Tantot on disait que les soldats des
gardes-francaises avaient ete empoisonnes, tantot que les farines avaient
ete volontairement avariees, ou qu'on detournait leur arrivee; et ceux qui
se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale,
etaient obliges de comparaitre devant un peuple aveugle qui les accablait
d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du
moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en general,
ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent
dirigee soit par des miserables payes, comme on l'a dit, pour rendre les
troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes
plus profondement haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et
arretes loin de Paris, avec une intention evidente. Il n'y eut de spontane
a leur egard que la fureur de la multitude qui les egorgea. Foulon, ancien
intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait
ete un des ministres designes pour succeder a Necker et a ses collegues. Il
fut arrete a Viry, quoiqu'il eut repandu le bruit de sa mort. On le
conduisit a Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger
du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons a
la main, et une botte de foin derriere le dos. C'est en cet etat qu'il fut
traine a l'Hotel-de-Ville. Au meme instant, Berthier de Sauvigny, son
gendre, etait arrete a Compiegne, sur de pretendus ordres de la commune de
Paris, qui n'avaient pas ete donnes. La commune ecrivit aussitot pour le
faire relacher, ce qui ne fut pas execute. On l'achemina vers Paris, dans
le moment ou Foulon etait a l'Hotel-de-Ville, expose a la rage des furieux.
La populace voulait l'egorger; les representations de Lafayette l'avaient
un peu calmee, et elle consentait a ce que Foulon fut juge; mais elle
demandait que le jugement fut rendu a l'instant meme, pour jouir
sur-le-champ de l'execution. Quelques electeurs avaient ete choisis pour
servir de juges; mais, sous divers pretextes, ils avaient refuse cette
terrible magistrature. Enfin, on avait designe Bailly et Lafayette, qui se
trouvaient reduits a la cruelle extremite de se devouer a la rage de la
populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup
d'art et de fermete, temporisait encore; il avait plusieurs fois adresse la
parole a la multitude avec succes. Le malheureux Foulon, place sur un siege
a ses cotes, eut l'imprudence d'applaudir a ses dernieres paroles.
"Voyez-vous, dit un temoin, ils s'entendent!" A ce mot, la foule s'ebranle
et se precipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le
soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortune
vieillard est pendu a un reverbere. Sa tete est coupee, mise au bout d'une
pique, et promenee dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un
cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui
montre la tete sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tete de son
beau-pere. On le conduit a l'Hotel-de-Ville, ou il prononce quelques mots
pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
il se degage un moment, s'empare d'une arme, se defend avec fureur, et
succombe bientot comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient ete
conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la
fureur du peuple a leur aspect avait ete spontanee, comme la plupart de ses
mouvemens, leur arrestation avait ete combinee. Lafayette, rempli de
douleur et d'indignation, resolut de donner sa demission. Bailly et la
municipalite, effrayes de ce projet, s'empresserent de l'en detourner. Il
fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mecontentement
au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne
manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice
l'entourerent, et lui promirent la plus grande obeissance. Il reprit le
commandement a ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empecher
la plupart des troubles, grace a son energie et au devouement de sa troupe.

Pendant ce temps, Necker avait recu a Bale les ordres du roi et les
instances de l'assemblee. Ce furent les Polignac qu'il avait laisses
triomphans a Versailles, et qu'il rencontra fugitifs a Bale, qui, les
premiers, lui apprirent les malheurs du trone et le retour subit de faveur
qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traine en
triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et
le bon ordre. Le roi le recut avec embarras, l'assemblee avec empressement;
et il resolut de se rendre a Paris, ou il devait aussi avoir son jour de
triomphe. Le projet de Necker etait de demander aux electeurs la grace et
l'elargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fut son ennemi. En vain
Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste
appreciateur des circonstances, lui representa le danger d'une telle
mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entrainement,
serait revoquee le lendemain comme illegale, parce qu'un corps
administratif ne pouvait ni condamner ni faire grace: Necker s'obstina, et
fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit a
l'Hotel-de-Ville le 30 juillet. Ses esperances furent outrepassees, et il
dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout
emu, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie generale, qui fut
aussitot accordee par acclamation. Les deux assemblees des electeurs et des
representans se montrerent egalement empressees; les electeurs decreterent
l'amnistie generale, les representans de la commune ordonnerent la liberte
de Besenval. Necker se retira enivre, prenant pour lui les applaudissemens
qui s'adressaient a sa disgrace. Mais, des ce jour, il allait etre
detrompe: Mirabeau lui preparait un cruel reveil. Dans l'assemblee, dans
les districts, un cri general s'eleva contre la sensibilite du ministre,
excusable, disait-on, mais egaree. Le district de l'Oratoire, excite, a ce
qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier a reclamer. On soutint de toutes
parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La
mesure illegale de l'Hotel-de-Ville fut revoquee, et la detention du baron
de Besenval maintenue. Ainsi se verifiait l'avis du sage Bailly, que Necker
n'avait pas voulu suivre.

Dans ce moment, les partis commencaient a se prononcer davantage. Les
parlemens, la noblesse, le clerge, la cour, menaces tous de la meme ruine,
avaient confondu leurs interets et agissaient de concert. Il n'y avait plus
a la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation,
melee de desespoir, regnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empecher ce
qu'elle appelait le mal, elle desirait maintenant que le peuple en commit
le plus possible, pour amener le bien par l'exces meme de ce mal. Ce
systeme mele de depit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme
politique, commence chez les partis des qu'ils ont fait assez de pertes
pour renoncer a ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer.
L'aristocratie se mit des lors a l'employer, et souvent on la vit voter
avec les membres les plus violens du parti populaire.

Les circonstances font surgir les hommes. Le peril de la noblesse avait
fait naitre un defenseur pour elle. Le jeune Cazales, capitaine dans les
dragons de la reine, avait trouve en lui une force d'esprit et une facilite
d'expression inattendues. Precis et simple, il disait promptement et
convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit
si juste ait ete consacre a une cause qui n'a eu quelques raisons a faire
valoir qu'apres avoir ete persecutee. Le clerge avait trouve son defenseur
dans l'abbe Maury. Cet abbe, sophiste exerce et inepuisable, avait des
saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait resister
courageusement au tumulte, et audacieusement a l'evidence. Tels etaient les
moyens et les dispositions de l'aristocratie.

Le ministere etait sans vues et sans projets. Necker, hai de la cour qui le
souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il
avait toujours desire la constitution anglaise, la meilleure sans doute
qu'on put adopter comme accommodement entre le trone, l'aristocratie et le
peuple; mais cette constitution, proposee par l'eveque de Langres avant
l'etablissement d'une seule assemblee, et refusee par les premiers ordres,
etait devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux
chambres, parce que c'etait une transaction; la petite noblesse, parce
qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce
que, tout effraye encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser
aucune influence. Quelques deputes seulement, les uns par moderation, les
autres parce que cette idee leur etait propre, desiraient les institutions
anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce
qu'il n'offrait que des vues conciliatoires a des passions irritees, et
qu'il n'opposait a ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen
d'action.

Le parti populaire commencait a se diviser, parce qu'il commencait a
vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de
Necker, approuvaient tout ce qui s'etait fait jusque-la, parce que tout ce
qui s'etait fait avait amene le gouvernement a leurs idees, c'est-a-dire a
la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'etait assez;
reconcilies avec le pouvoir, ils voulaient s'arreter. Le parti populaire ne
croyait pas au contraire devoir s'arreter encore. C'etait dans le club
Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de vehemence. Une conviction sincere
etait le mobile du plus grand nombre de ses membres; des pretentions
personnelles commencaient neanmoins a s'y montrer, et deja les mouvemens
de l'interet individuel succedaient aux premiers elans du patriotisme.
Barnave, jeune avocat de Grenoble, doue d'un esprit clair, facile, et
possedant au plus haut degre le talent de bien dire, formait avec les deux
Lameth un triumvirat qui interessait par sa jeunesse, et qui bientot influa
par son activite et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement,
qu'on a deja vu figurer, faisait partie de leur association. On disait
alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le
disait, et que les Lameth l'executaient. Cependant ces jeunes deputes
etaient amis entre eux, sans etre encore ennemis prononces de personne.

Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant,
ouvrait les deliberations les plus hardies, etait Mirabeau. Les absurdes
institutions de la vieille monarchie avaient blesse des esprits justes et
indigne des coeurs droits; mais il n'etait pas possible qu'elles n'eussent
froisse quelque ame ardente et irrite de grandes passions. Cette ame fut
celle de Mirabeau, qui, rencontrant des sa naissance tous les despotismes,
celui de son pere, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse a
les combattre et a les hair. Il etait ne sous le soleil de la Provence, et
issu d'une famille noble. De bonne heure il s'etait fait connaitre par
ses desordres, ses querelles et une eloquence emportee. Ses voyages, ses
observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait
tout retenu. Mais outre, bizarre, sophiste meme quand il n'etait pas
soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excite
par la tribune et la presence de ses contradicteurs, son esprit
s'enflammait: d'abord ses premieres vues etaient confuses, ses paroles
entrecoupees, ses chairs palpitantes, mais bientot venait la lumiere; alors
son esprit faisait en un instant le travail des annees; et a la tribune
meme, tout etait pour lui decouverte, expression vive et soudaine.
Contrarie de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et
presentait la verite en images frappantes ou terribles. Les circonstances
etaient-elles difficiles, les esprits fatigues d'une longue discussion ou
intimides par le danger, un cri, un mot decisif s'echappait de sa bouche,
sa tete se montrait effrayante de laideur et de genie, et l'assemblee
eclairee ou raffermie rendait des lois, ou prenait des resolutions
magnanimes.

Fier de ses hautes qualites, s'egayant de ses vices, tour a tour altier ou
souple, il seduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par
ses sarcasmes, et les conduisait tous a sa suite par une singuliere
puissance d'entrainement. Son parti etait partout, dans le peuple, dans
l'assemblee, dans la cour meme, dans tous ceux enfin auxquels il
s'adressait dans le moment. Se melant familierement avec les hommes, juste
quand il fallait l'etre, il avait applaudi au talent naissant de Barnave,
quoiqu'il n'aimat pas ses jeunes amis; il appreciait l'esprit profond de
Sieyes, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une
vie trop pure; il detestait dans Necker un rigorisme extreme, une raison
orgueilleuse, et la pretention de gouverner une revolution qu'il savait lui
appartenir. Il aimait peu le duc d'Orleans et son ambition incertaine; et
comme on le verra bientot, il n'eut jamais avec lui aucun interet commun.
Seul ainsi avec son genie, il attaquait le despotisme qu'il avait jure de
detruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanites de la monarchie, il
voulait encore moins de l'ostracisme des republiques; mais n'etant pas
assez venge des grands et du pouvoir, il continuait de detruire.
D'ailleurs, devore de besoins, mecontent du present, il s'avancait vers un
avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de
ses vices, du mauvais etat de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de
ses propos, tousles soupcons et toutes les calomnies.

Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers differends entre
les deputes populaires eurent lieu a l'occasion des exces de la multitude.
Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple,
pour improuver ses exces. L'assemblee, sentant l'inutilite de ce moyen et
la necessite de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y
refusa d'abord; mais, cedant ensuite aux instances de quelques-uns de ses
membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait
prevu, fut tout a fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un
peuple souleve.

L'agitation etait universelle. Une terreur subite s'etait repandue. Le nom
de ces brigands qu'on avait vus apparaitre dans les diverses emeutes etait
dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour
reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire a la cour.
Tout a coup des courriers se repandent, et, traversant la France en tous
sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons
avant leur maturite. On se reunit de toutes parts, et en quelques jours la
France entiere est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce
stratageme, qui rendit universelle la revolution du 14 juillet, en
provoquant l'armement de la nation, fut attribue alors a tous les partis,
et depuis il a ete surtout impute au parti populaire, qui en a recueilli
les resultats. Il est etonnant qu'on se soit ainsi rejete la responsabilite
d'un stratageme plus ingenieux que coupable. On l'a mis sur le compte de
Mirabeau, qui se fut applaudi d'en etre l'auteur, et qui l'a pourtant
desavoue. Il etait assez dans le caractere de l'esprit de Sieyes, et
quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggere au duc d'Orleans.
D'autres enfin en ont accuse la cour. Ils ont pense que ces courriers
eussent ete arretes a chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour
n'ayant jamais cru la revolution generale, et la regardant comme une simple
emeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer a
Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il
mit en armes et en etat de veiller a sa surete et a ses droits.

Le peuple des villes avait secoue ses entraves, le peuple des campagnes
voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits feodaux;
il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprime; il incendiait les
chateaux, brulait les titres de propriete, et se livrait dans quelques pays
a des vengeances atroces. Un accident deplorable avait surtout excite cette
effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait
une fete autour de son chateau. Tout le peuple des campagnes y etait
rassemble, et se livrait a la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant
tout a coup, produisit une explosion meurtriere. Cet accident, reconnu
depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut impute a
crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en repandit bientot, et provoqua
partout les cruautes de ces paysans, endurcis par une vie miserable, et
rendus feroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps
faire a l'assemblee un tableau de l'etat deplorable de la France, et lui
demander les moyens de retablir l'ordre. Ces desastres de tout genre
s'etaient manifestes depuis le 14 juillet. Le mois d'aout commencait, et il
devenait indispensable de retablir l'action du gouvernement et des lois.
Mais pour le tenter avec succes, il fallait commencer la regeneration de
l'etat par la reforme des institutions qui blessaient le plus vivement le
peuple et le disposaient davantage a se soulever. Une partie de la nation,
soumise a l'autre, supportait une foule de droits appeles feodaux. Les uns,
qualifies utiles, obligeaient les paysans a des redevances ruineuses; les
autres, qualifies honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs a
des respects et a des services humilians. C'etaient la les restes de la
barbarie feodale, dont l'abolition etait due a l'humanite. Ces privileges,
regardes comme des proprietes, appeles meme de ce nom par le roi, dans la
declaration du 23 juin, ne pouvaient etre abolis par une discussion. Il
fallait, par un mouvement subit et inspire, exciter les possesseurs a s'en
depouiller eux-memes.

L'assemblee discutait alors la fameuse declaration des droits de l'homme.
On avait d'abord agite s'il en serait fait une, et on avait decide le 4
aout au matin, qu'elle serait faite et placee en tete de la constitution.
Dans la soiree du meme jour, le comite fit son rapport sur les troubles et
les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc
d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors a la tribune,
et representent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple,
qu'il faut detruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la
suite sera aussitot calmee. S'expliquant enfin plus clairement, ils
proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits
feodaux, ecrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, proprietaire dans
la Bretagne, se presente a la tribune, en habit de cultivateur, et fait un
tableau effrayant du regime feodal. Aussitot la generosite excitee chez les
uns, l'orgueil engage chez les autres, amenent un desinteressement subit;
chacun s'elance a la tribune pour abdiquer ses privileges. La noblesse
donne le premier exemple; le clerge, non moins empresse, se hate de le
suivre. Une espece d'ivresse s'empare de l'assemblee; mettant de cote une
discussion superflue, et qui n'etait certainement pas necessaire pour
demontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les
classes, tous les possesseurs de prerogatives quelconques, se hatent de
faire aussi leurs renonciations. Apres les deputes des premiers ordres,
ceux des communes viennent a leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant
immoler des privileges personnels, ils offrent ceux des provinces et des
villes. L'egalite des droits, retablie entre les individus, l'est ainsi
entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des
pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien a donner, promet son
devouement a la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes
de deputes qui viennent deposer l'acte de leur renonciation; on se contente
pour le moment d'enumerer les sacrifices, et on remet au jour suivant la
redaction des articles. L'entrainement etait general; mais au milieu de cet
enthousiasme il etait facile d'apercevoir que certains privilegies peu
sinceres voulaient pousser les choses au pire.



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