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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
Ainsi Mounier et Lally, qui a
l'epoque de la reunion des ordres et du serment du Jeu de Paume etaient
les heros du peuple, ne valaient maintenant plus rien a ses yeux. Les
parlemens avaient ete depasses les premiers par la puissance populaire;
Mounier, Lally et Necker l'avaient ete apres eux, et beaucoup d'autres
allaient bientot l'etre.

La disette, cause exageree mais pourtant reelle des agitations, donna
encore lieu a un crime. Le boulanger Francois fut egorge par quelques
brigands[8]. Lafayette parvint a saisir les coupables, et les livra au
Chatelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les
delits relatifs a la revolution. La etaient en jugement Besenval, et tous
ceux qui etaient accuses d'avoir pris part a la conspiration aristocratique
dejouee le 14 juillet. Le Chatelet devait juger suivant des formes
nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'etait pas encore institue,
l'assemblee avait ordonne la publicite, la defense contradictoire, et
toutes les mesures preservatrices de l'innocence. Les assassins de Francois
furent condamnes, et la tranquillite retablie. Lafayette et Bailly
proposerent a cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par
Robespierre, qui des lors se montrait chaud partisan du peuple et des
pauvres, elle fut cependant adoptee par la majorite (decret du 21 octobre).
En vertu de cette loi, les municipalites repondaient de la tranquillite
publique; en cas de troubles, elles etaient chargees de requerir les
troupes ou les milices; et, apres trois sommations, elles devaient ordonner
l'emploi de la force contre les rassemblemens seditieux. Un comite des
recherches fut etabli a la commune de Paris, et dans l'assemblee nationale,
pour surveiller les nombreux ennemis dont les menees se croisaient en tout
sens. Ce n'etait pas trop de tous ces moyens pour dejouer les projets de
tant d'adversaires conjures contre la nouvelle revolution.

Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activite. On avait aboli
la feodalite, mais il restait encore a prendre une derniere mesure pour
detruire ces grands corps, qui avaient ete des ennemis, constitues de
l'etat contre l'etat. Le clerge possedait d'immenses proprietes. Il les
avait recues des princes a titre de gratifications feodales, ou des fideles
a titre de legs. Si les proprietes des individus, fruit et but du travail,
devaient etre respectees, celles qui avaient ete donnees a des corps pour
un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination.
C'etait pour le service de la religion qu'elles avaient ete donnees, ou du
moins sous ce pretexte; on, la religion etant un service public, la loi
pouvait regler le moyen d'y subvenir d'une maniere toute differente. L'abbe
Maury deploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les
proprietaires, les menaca d'un envahissement prochain, et pretendit qu'on
sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est
assez singulier pour etre rapporte. C'etait pour payer la dette qu'on
disposait des biens du clerge; les creanciers de cette dette etaient les
grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient
dans les provinces: de la, l'intrepide raisonneur concluait que c'etait
immoler la province a la capitale; comme si la province ne gagnait pas au
contraire a une nouvelle division de ces immenses terres, reservees
jusqu'alors au luxe de quelques ecclesiastiques oisifs. Tous ces efforts
furent inutiles. L'eveque d'Autun, auteur de la proposition, et le depute
Thouret, detruisirent ces vains sophismes. Deja on allait decreter que les
biens du clerge appartenaient a l'etat; neanmoins les opposans insistaient
encore sur la question de propriete. On leur repondait que, fussent-ils
proprietaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces
biens avaient ete employes dans des cas urgens au service de l'etat. Ils ne
le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer
ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _a la disposition de l'etat_, et
la discussion fut terminee sur-le-champ a une grande majorite (loi du 2
novembre). L'assemblee detruisit ainsi la redoutable puissance du clerge,
le luxe des grands de l'ordre, et se menagea ces immenses ressources
financieres qui firent si long-temps subsister la revolution. En meme temps
elle assurait l'existence des cures, en decretant que leurs appointemens ne
pourraient pas etre moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en
outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle declarait ne
plus reconnaitre les voeux religieux, et rendait la liberte a tous les
cloitres, en laissant toutefois a ceux qui le voudraient la faculte de
continuer la vie monastique; et comme leurs biens etaient supprimes, elle y
suppleait par des pensions. Poussant meme la prevoyance plus loin encore,
elle etablissait une difference entre les ordres riches et les ordres
mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres a leur
ancien etat. Elle fit de meme pour les pensions; et, lorsque le janseniste
Camus, voulant revenir a la simplicite evangelique, proposa de reduire
toutes les pensions a un meme taux infiniment modique, l'assemblee, sur
l'avis de Mirabeau, les reduisit proportionnellement a leur valeur
actuelle, et convenablement a l'ancien etat des pensionnaires. On ne
pouvait donc pousser plus loin le menagement des habitudes, et c'est en
cela que consiste le _veritable respect_ de la propriete. De meme, quand
les protestans expatries depuis la revocation de l'edit de Nantes
reclamerent leurs biens, l'assemblee ne leur rendit que ceux qui n'etaient
pas vendus.

Prudente et pleine de menagemens pour les personnes, elle traitait
audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les
matieres de constitution. On avait fixe les prerogatives des grands
pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait
toujours ete partage en provinces, successivement unies a l'ancienne
France. Ces provinces, differant entre elles de lois, de privileges,
de moeurs, formaient l'ensemble le plus heterogene. Sieyes eut l'idee de
les confondre par une nouvelle division qui aneantit les demarcations
anciennes, et ramenat toutes les parties du royaume aux memes lois et au
meme esprit. C'est ce qui fut fait par la division en departemens. Les
departemens furent divises en districts, et les districts en municipalites.
A tous ces degres, le principe de la representation fut admis.
L'administration departementale, celle de district et celle des communes,
etaient confiees a un conseil deliberant et a un conseil executif,
egalement electifs. Ces diverses autorites relevaient les unes des autres,
et avaient dans l'etendue de leur ressort les memes attributions. Le
departement faisait la repartition de l'impot entre les districts, le
district entre les communes, et la commune entre les individus.

L'assemblee fixa ensuite la qualite de citoyen jouissant des droits
politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent.
Chaque individu reunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif,
et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces
denominations assez simples furent tournees en ridicule, parce que c'est
aux denominations qu'on s'attache quand on veut deprecier les choses; mais
elles etaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif
concourait aux elections pour la formation des administrations et de
l'assemblee. Les elections des deputes avaient deux degres. Aucune
condition n'etait exigee pour etre eligible; car, comme on l'avait dit a
l'assemblee, on est electeur par son existence dans la societe, et on doit
etre eligible par la seule confiance des electeurs.

Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, etaient
cependant pousses avec une grande ardeur. Le cote droit n'y contribuait
que par son obstination a les empecher, des qu'il s'agissait de disputer
quelque portion d'influence a la nation. Les deputes populaires, au
contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se separaient
sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il etait facile d'apercevoir
que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret,
Mirabeau, Duport, Sieyes, Camus, Chapelier, tour a tour se reunir ou se
diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de
la noblesse et du clerge, ils ne se montraient que dans les discussions de
parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arretes contre l'assemblee, des
deputes ou des ecrivains l'avaient-ils offensee, ils se montraient prets a
les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple,
les marchands negriers contre les negres; ils opinaient contre l'admission
des juifs et des protestans a la jouissance des droits communs. Enfin,
quand Genes s'eleva contre la France, a cause de l'affranchissement de la
Corse et de la reunion de cette ile au royaume, ils furent pour Genes
contre la France. En un mot, etrangers, indifferens dans toutes les
discussions utiles, n'ecoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se
levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberte a refuser[9].

Nous l'avons deja dit, il n'etait plus possible de tenter une grande
conspiration a cote du roi, puisque l'aristocratie etait mise en fuite, et
que la cour etait environnee de l'assemblee, du peuple et de la milice
nationale. Des mouvemens partiels etaient donc tout ce que les mecontens
pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers
qui tenaient a l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout
a gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu
entre l'armee et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs a
la multitude, qui les egorgeait; d'autres fois, les mefiances etaient
heureusement calmees, et tout rentrait en paix quand les commandans des
villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prete
serment de fidelite a la nouvelle constitution. Le clerge avait inonde la
Bretagne de protestations contre l'alienation de ses biens. On tachait
d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces ou l'ancienne
superstition regnait encore. Les parlemens furent aussi employes, et on
tenta un dernier essai de leur autorite. Leurs vacances avaient ete
prorogees par l'assemblee, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne
voulait pas avoir a discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient
la justice en leur absence. A Rouen, a Nantes, a Rennes, elles prirent des
arretes, ou elles deploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la
violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblee, semblaient l'indiquer
comme la cause de tous les maux. Elles furent appelees a la barre et
censurees avec menagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut
declaree incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinue
que le roi n'etait pas libre; et c'etait la, comme nous l'avons dit, la
politique des mecontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient a le
representer comme en etat d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes
les lois qu'il paraissait consentir. Lui-meme semblait seconder cette
politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyes aux 5
et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de
laquelle il se savait en surete. Son intention etait de paraitre captif. La
commune de Paris dejoua cette trop petite ruse, en priant le roi de
rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains pretextes, et par
l'intermediaire de la reine[10].

L'annee 1790 venait de commencer, et une agitation generale se faisait
sentir. Trois mois assez calmes s'etaient ecoules depuis les 5 et 6
octobre, et l'inquietude semblait se renouveler. Les grandes agitations
sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'a des crises
plus grandes. On accusait de ces troubles le clerge, la noblesse, la cour,
l'Angleterre meme, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les
compagnies soldees de la garde nationale furent elles-memes atteintes de
cette inquietude generale. Quelques soldats reunis aux Champs-Elysees
demanderent une augmentation de paye. Lafayette, present partout, accourut,
les dispersa, les punit, et retablit le calme dans sa troupe toujours
fidele, malgre ces legeres interruptions de discipline.

On parlait surtout d'un complot contre l'assemblee et la municipalite, dont
le chef suppose etait le marquis de Favras. Il fut arrete avec eclat, et
livre au Chatelet. On repandit aussitot que Bailly et Lafayette avaient du
etre assassines; que douze cents chevaux etaient prets a Versailles pour
enlever le roi; qu'une armee, composee de Suisses et de Piemontais, devait
le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se repandit; on ajouta que
Favras etait l'agent secret des personnages les plus eleves. Les soupcons
se dirigerent sur Monsieur, frere du roi. Favras avait ete dans ses gardes,
et avait de plus negocie un emprunt pour son compte. Monsieur, effraye de
l'agitation des esprits, se presenta a l'Hotel-de-Ville, protesta contre
les insinuations dont il etait l'objet, expliqua ses rapports avec Favras,
rappela ses dispositions populaires, manifestees autrefois dans l'assemblee
des notables, et demanda a etre juge, non sur les bruits publics, mais sur
son patriotisme connu et point dementi[11]. Des applaudissemens universels
couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'a sa
demeure.

Le proces de Favras fut continue. Ce Favras avait couru l'Europe, epouse
une princesse etrangere, et faisait des projets pour retablir sa fortune.
Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers
mois de 1790. Les temoins qui l'accusaient precisaient son dernier plan.
L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlevement du roi, paraissaient
faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents
chevaux fussent prepares, ni que l'armee suisse ou piemontaise fut en
mouvement. Les circonstances etaient peu favorables a Favras. Le Chatelet
venait d'elargir Besenval et autres impliques dans le complot du 14
juillet; l'opinion etait mecontente. Neanmoins Lafayette rassura les
messieurs du Chatelet, leur demanda d'etre justes, et leur promit que leur
jugement, quel qu'il fut, serait execute.

Ce proces fit renaitre les soupcons contre la cour. Ces nouveaux projets la
faisaient paraitre incorrigible; car, au milieu meme de Paris, on la voyait
conspirer encore. On conseilla donc au roi une demarche eclatante qui put
satisfaire l'opinion publique.

Le 4 fevrier 1790, l'assemblee fut etonnee de voir quelques changemens dans
la disposition de la salle. Un tapis a fleurs de lis recouvrait les marches
du bureau. Le fauteuil des secretaires etait rabaisse: le president etait
debout a cote du siege ou il etait ordinairement assis. "Voici le roi,"
s'ecrient tout-a-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitot dans la
salle. L'assemblee se leve a son aspect, et il est recu au milieu des
applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les
tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la
plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout a
l'assemblee assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France
s'est trouvee en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour
assurer la subsistance du peuple; il recapitule les travaux des
representans, en declarant qu'il avait tente les memes choses dans
les assemblees provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifeste
lui-meme les voeux qui viennent d'etre realises. Il ajoute qu'il croit
devoir plus specialement s'unir aux representans de la nation, dans un
moment ou on lui a soumis les decrets destines a etablir dans le royaume
une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le
succes de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait
coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens
retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il
engage tous ceux qui ont perdu quelque chose a imiter sa resignation, et a
se dedommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle
promet a la France. Mais, lorsque, apres avoir promis de defendre cette
constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert
avec la reine, il preparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils
au nouvel ordre de choses, et l'habituera a etre heureux du bonheur des
Francais, des cris d'amour s'echappent de toutes parts, toutes les mains
sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mere et l'enfant,
toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi
termine son discours en recommandant la concorde et la paix a ce _bon
peuple dont on l'assure qu'il est aime, quand on veut le consoler de ses
peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans eclatent en temoignages
de reconnaissance. Le president fait une courte reponse ou il exprime le
desordre de sentiment qui regne dans tous les coeurs. Le prince est
reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblee lui vote des
remercimens a lui et a la reine. Une nouvelle idee se presente: Louis XVI
venait de s'engager a maintenir la constitution; c'etait le cas pour les
deputes de prendre cet engagement a leur tour. On propose donc le serment
civique, et chaque depute vient jurer d'etre fidele _a la nation, a la loi
et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution decretee par
l'assemblee nationale et acceptee par le roi_. Les suppleans, les deputes
du commerce demandent a preter le serment a leur tour; les tribunes, les
amphitheatres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces
mots: _Je le jure._

Le serment fut repete a l'Hotel-de-Ville, et de communes en communes par
toute la France. Des rejouissances furent ordonnees; l'effusion parut
generale et sincere. C'etait le cas sans doute de recommencer une nouvelle
conduite, et de ne pas rendre cette reconciliation inutile comme toutes les
autres; mais le soir meme, tandis que Paris brillait des feux allumes pour
celebrer cet heureux evenement, la cour etait deja revenue a son humeur, et
les deputes populaires y recevaient un accueil tout different de celui qui
etait reserve aux deputes nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins
de sens et de zele n'etaient pas suivis, repetait a la cour que le roi ne
pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entierement au parti
populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait
que ses intentions ne fussent pas seulement proclamees a l'assemblee, mais
qu'elles fussent manifestees par ses moindres actions; qu'il devait
s'offenser du moindre propos equivoque tenu devant lui, et repousser le
moindre doute exprime sur sa volonte reelle; qu'il ne devait montrer
ni contrainte, ni mecontentement, ni laisser aucune esperance secrete aux
aristocrates; et enfin que les ministres devaient etre unis, ne se
permettre aucune rivalite avec l'assemblee, et ne pas l'obliger a recourir
sans cesse a l'opinion publique. En vain Lafayette repetait-il ces sages
conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres,
le trouvait honnete homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait
meme s'irriter des respects du general. Elle accueillait bien mieux
Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irreprochable que
Lafayette.

Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continue. Il avait meme
entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus
accessible au parti populaire, et il lui avait repete ce qu'il ne cessait
d'exprimer a la reine et a M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne
pouvait etre sauvee que par la liberte. Mirabeau fit enfin des conventions
avec la cour, par le secours d'un intermediaire. Il enonca ses principes
dans une espece de profession de foi; il s'engagea a ne pas s'en ecarter,
et a soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la meme ligne. On lui
donnait en retour un traitement assez considerable. La morale sans doute
condamne de pareils traites, et on veut que le devoir soit fait pour le
devoir seul. Mais etait-ce la se vendre? Un homme faible se fut vendu sans
doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de
sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en echange les
secours que ses grands besoins et ses passions desordonnees lui rendaient
indispensables. Different de ceux qui livrent fort cher de faibles talens
et une lache conscience, Mirabeau, inebranlable dans ses principes,
combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas
attendu du premier la popularite, et de la seconde ses moyens d'existence.
Ce fut a tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allie de la
cour qu'il combattait, n'ont place que dans l'annee 1791 son traite, qui a
ete fait cependant des les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la
charma par sa superiorite, et en recut un accueil qui le flatta beaucoup.
Cet homme extraordinaire etait sensible a tous les plaisirs, a ceux de la
vanite comme a ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et
ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre
Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouille, qu'il est temps de
faire connaitre.

Bouille, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les
penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins
d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retire a Metz,
commandant la une vaste etendue de frontieres et une grande partie de
l'armee, il tachait d'entretenir la mefiance entre ses troupes et les
gardes nationales, afin de conserver ses soldats a la cour[13]. Place la en
expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le general de la
monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant
l'aristocratie lui deplaisait, la faiblesse du roi le degoutait du service,
et il l'eut quitte s'il n'avait ete presse par Louis XVI d'y demeurer.
Bouille etait plein d'honneur. Son serment prete, il ne songea plus qu'a
servir le roi et la constitution. La cour devait donc reunir Lafayette,
Mirabeau et Bouille; et par eux elle aurait eu les gardes nationales,
l'assemblee et l'armee, c'est-a-dire les trois puissances du jour. Quelques
motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de
bonne volonte, etait pret a s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le
roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette,
redoutait sa purete si vantee, et semblait y voir un reproche. Bouille
haissait en Lafayette une conviction exaltee, et peut-etre un ennemi
irreprochable; il preferait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins
rigoureux dans sa foi politique. C'etait a la cour a unir ces trois
hommes, en detruisant leurs motifs particuliers d'eloignement. Mais il n'y
avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y resigner
franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours
incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait
Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de
Bouille contre la revolution, regardait l'Autriche avec esperance, et
laissait agir l'emigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche
a se donner des esperances plutot qu'a s'assurer le succes, et elle ne
parvient de cette maniere qu'a se perdre, en inspirant des soupcons qui
irritent autant les partis que la realite meme, car il vaut mieux les
frapper que les menacer.

En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas,
ecrivait-il a Bouille, son parent, pour l'engager a servir le trone en
commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la
liberte; Bouille, mal inspire par la cour, repondait froidement et d'une
maniere evasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait a
se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son
armee.

Cette reconciliation du 4 fevrier, qui aurait pu avoir de si grands
resultats, fut donc vaine et inutile. Le proces de Favras fut acheve, et
soit crainte, soit conviction, le Chatelet le condamna a etre pendu. Favras
montra, dans ces derniers momens, une fermete digne d'un martyr, et non
d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda a faire une
declaration avant de mourir. L'echafaud etait dresse sur la place de Greve.
On le conduisit a l'Hotel-de-Ville, ou il demeura jusqu'a la nuit. Le
peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet
exemple de l'egalite dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu
des communications avec un grand de l'etat, qui l'avait engage a disposer
les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques depenses, ce
seigneur lui avait donne cent louis qu'il avait acceptes. Il assura que son
crime se bornait la, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si
l'aveu des noms pourrait le sauver. La reponse qu'on lui fit ne l'ayant pas
satisfait. "En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;" et il
s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermete. La nuit
regnait sur la place de l'execution, et on avait eclaire jusqu'a la
potence. Le peuple se rejouit de ce spectacle, content de trouver de
l'egalite meme a l'echafaud; il y mela d'atroces railleries, et parodia de
diverses manieres le supplice de cet infortune. Le corps de Favras fut
rendu a sa famille, et de nouveaux evenemens firent bientot oublier sa mort
a ceux qui l'avaient puni, et a ceux qui s'en etaient servis.

Le clerge desespere continuait d'exciter de petites agitations sur toute la
surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi
le peuple. Tant que l'assemblee s'etait contentee, par un decret, de mettre
les biens ecclesiastiques a la disposition de la nation, le clerge avait
espere que l'execution du decret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre
inutile, il suggerait mille moyens de subvenir aux besoins du tresor.
L'abbe Maury avait propose un impot sur le luxe, et l'abbe de Salsede lui
avait repondu en proposant, a son tour, qu'aucun ecclesiastique ne put
avoir plus de mille ecus de revenus. Le riche abbe se tut a une motion
pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'etat, Cazales
avait conseille d'examiner, non pas la validite des titres de chaque
creance, mais la creance elle-meme, son origine et son motif; ce qui etait
renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si use des chambres
ardentes. Le clerge, ennemi des creanciers de l'etat auxquels il se croyait
sacrifie, avait soutenu la proposition malgre le rigorisme de ses principes
en fait de propriete. Maury s'etait emporte avec violence et avait manque a
l'assemblee, en disant a une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le
courage de la honte. L'assemblee en avait ete offensee, et voulait
l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaque,
representa a ses collegues que chaque depute appartenait a ses commettans,
et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette moderation
convenait a la veritable superiorite; elle reussit, et Maury fut plus puni
par une censure qu'il ne l'eut ete par l'exclusion. Tous ces moyens
inventes par le clerge, pour mettre les creanciers de l'etat a sa place, ne
lui servirent de rien, et l'assemblee decreta la vente de 400 millions de
biens du domaine et de l'Eglise. Desespere alors, le clerge fit courir des
ecrits parmi le peuple, et repandit que le projet des revolutionnaires
etait d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi
qu'il esperait obtenir le plus de succes. On a vu que la premiere
emigration s'etait dirigee vers Turin. C'est avec le Languedoc et la
Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si
celebre sous les notables, etait le ministre de la cour fugitive. Deux
partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et
redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la
bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'a l'etranger pour retablir
le trone. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les
emissaires des provinces, lui semblait ridicule a elle qui s'etait egayee
pendant un siecle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, compose de
petits nobles, de bourgeois expatries, voulait combattre la passion de la
liberte par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses
seules forces, sans se mettre a la merci de l'etranger. Les premiers
alleguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser
l'intervention de l'etranger; les seconds soutenaient que la guerre civile
comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une
trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus feroces,
ne devaient pas reussir dans une cour ou regnait Calonne. Cependant, comme
on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuees
entre Turin et les provinces meridionales. On se decida a attaquer la
revolution par la guerre etrangere et par la guerre civile, et pour cela on
tenta de reveiller l'ancien fanatisme de ces contrees[14].

Le clerge ne negligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient
dans ces pays l'envie des catholiques. Le clerge profita de ces
dispositions, et surtout des solennites de Paques. A Montpellier, a Nimes,
a Montauban, l'antique fanatisme fut reveille par tous les moyens.

Charles Lameth se plaignit a la tribune de ce qu'on avait abuse de la
quinzaine de Paques pour egarer le peuple et l'exciter contre les lois
nouvelles. A ces mots, le clerge se souleva, et voulut quitter
l'assemblee. L'eveque de Clermont en fit la menace, et une foule
d'ecclesiastiques deja debout allaient sortir, mais on appela Charles
Lameth a l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du
clerge etait mise a execution: il en etait aigri et ne negligeait aucune
occasion de faire eclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de
bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la
parole et propose de declarer la religion catholique la seule religion de
l'etat[15]. Une foule de deputes se levent aussitot, et se disposent a voter
par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblee de se
justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique.
Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le decret avait pour
but de donner un privilege a la religion catholique, et aucune ne doit en
avoir; ou il etait la declaration d'un fait, c'est que la majorite
francaise etait catholique; et le fait n'avait pas besoin d'etre declare.
Une telle proposition ne pouvait donc etre accueillie. Aussi, malgre les
efforts de la noblesse et du clerge, la discussion fut renvoyee au
lendemain. Une foule immense etait accourue; Lafayette, averti que des
malveillans se disposaient a exciter du trouble, avait double la garde. La
discussion s'ouvre: un ecclesiastique menace l'assemblee de malediction;
Maury pousse ses cris accoutumes; Menou repond avec calme a tous les
reproches faits a l'assemblee, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas
l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, a l'instant ou elle va
mettre les depenses de son culte au rang des depenses publiques, il propose
donc de passer a l'ordre du jour. Don Gerle, persuade, retire alors sa
motion, et s'excuse d'avoir excite un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld
presente une redaction nouvelle, et sa proposition succede a celle de
Menou. Tout a coup un membre du cote droit se plaint de n'etre pas libre,
interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a double la garde. Le
motif n'etait pas suspect, car ce n'etait pas le cote gauche qui pouvait
redouter le peuple, et ce n'etait pas ces amis que Lafayette cherchait a
proteger. Cette interpellation augmente le tumulte; neanmoins la discussion
continue. Dans ces debats, on cite Louis XVI: "Je ne suis pas etonne,
s'ecrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le regne ou a ete revoque l'edit de
Nantes; mais songez que de cette tribune ou je parle, j'apercois la fenetre
fatale d'ou un roi, assassin de ses sujets, melant les interets de la terre
a ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthelemy!" Cette
terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La
proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptee. L'assemblee
declare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la
liberte des consciences, elle ne peut ni ne doit deliberer sur la
proposition qui lui est soumise. Quelques jours etaient a peine ecoules,
qu'un autre moyen fut encore employe pour menacer l'assemblee et la
dissoudre. La nouvelle organisation du royaume etait achevee, le peuple
allait etre convoque pour elire ses magistrats, et on imagina de lui faire
nommer en meme temps de nouveaux deputes, pour remplacer ceux qui
composaient l'assemblee actuelle. Ce moyen, propose et discute une autre
fois, avait deja ete repousse. Il fut renouvele en avril 1790. Quelques
cahiers bornaient les pouvoirs a un an; il y avait en effet pres d'une
annee que l'assemblee etait reunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au
mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent ete annules, quoiqu'on eut
pris l'engagement de ne pas se separer avant l'achevement de la
constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni decret rendu, ni
serment prete, quand il s'agissait d'aller a leur but, proposent de faire
elire d'autres deputes et de leur ceder la place. Maury, charge de cette
journee, s'acquitte de son role avec autant d'assurance que jamais, mais
avec plus d'adresse qu'a son ordinaire. Il en appelle lui-meme a la
souverainete du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre
a la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que
temporaires. Il demande a quel titre on s'est revetu d'attributions
souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir legislatif
et constituant est une distinction chimerique, qu'une convention souveraine
ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblee
est cette convention, elle n'a qu'a detroner le roi et declarer le trone
vacant. Des cris l'interrompent a ces mots, et manifestent l'indignation
generale. Mirabeau se leve alors avec dignite: "On demande, dit-il, depuis
quand les deputes du peuple sont devenus convention nationale? Je reponds:
C'est le jour ou, trouvant l'entree de leurs seances environnee de soldats,
il allerent se reunir dans le premier endroit ou ils purent se rassembler,
pour jurer de plutot perir que de trahir et d'abandonner les droits de la
nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont change ce jour de nature.
Quels que soient les pouvoirs que nous avons exerces, nos efforts, nos
travaux les ont legitimes: l'adhesion de toute la nation les a sanctifies.
Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquite qui avait
neglige les formes legales pour sauver la patrie. Somme par un tribun
factieux de dire s'il avait observe les lois, il repondit: Je jure que j'ai
sauve la patrie. Messieurs (s'ecrie alors Mirabeau en s'adressant aux
deputes des communes), je jure que vous avez sauve la France."

A ce magnifique serment, dit Ferrieres, l'assemblee tout entiere, comme
entrainee par une in spiration subite, ferme la discussion, et decrete que
les reunions electorales ne s'occuperont point de l'election des nouveaux
deputes.

Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblee put continuer ses
travaux. Mais les troubles n'en continuerent pas moins par toute la France.
Le commandant De Voisin fut massacre par le peuple; les forts de Marseille
furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires
eurent lieu a Nimes et a Montauban. Les envoyes de Turin avaient excite les
catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils declaraient
la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fut
declaree religion de l'etat. Une proclamation royale avait en vain repondu;
ils avaient replique. Les protestans en etaient venus aux prises avec les
catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par
Turin, avaient ete enfin repousses. Diverses gardes nationales s'etaient
mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les revoltes; la
lutte s'etait ainsi engagee, et le vicomte de Mirabeau, adversaire declare
de son illustre frere, annoncant lui-meme la guerre civile du haut de la
tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans
l'assemblee.

Ainsi, tandis que la partie la plus moderee des deputes tachait d'apaiser
l'ardeur revolutionnaire, une opposition indiscrete excitait une fievre que
le repos aurait pu calmer, et fournissait des pretextes aux orateurs
populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exageres. Celui
des Jacobins, issu du club breton, et d'abord etabli a Versailles, puis a
Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la
violence[16]. Ses seances etaient suivies comme celles de l'assemblee
elle-meme. Il devancait toutes les questions que celle-ci devait traiter,
et emettait des decisions, qui etaient deja une prevention pour les
legislateurs eux-memes. La se reunissaient les principaux deputes
populaires, et les plus obstines y trouvaient des forces et des
excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'etait
concerte avec Bailly et les hommes les plus eclaires, et avait forme
un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen
etait impuissant; une reunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait
appeler la foule comme le club des Jacobins, ou on se livrait a toute la
vehemence des passions populaires. Fermer les clubs eut ete le seul moyen,
mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de defiance,
pour que le parti populaire songeat a employer une ressource pareille. Les
Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait egalement dans
l'un et dans l'autre; il etait evident a tous les yeux que sa place etait
entre tous les partis. Une occasion se presenta bientot ou son role fut
encore mieux prononce, et ou il remporta pour la monarchie un avantage
memorable, comme le verrons ci-apres.


NOTES:

[1] Voyez la note 8 a la fin du volume.
[2] Voyez la note 9 a la fin du volume.
[3] Voyez les Memoires de Dumouriez.
[4] Voyez la note 10 a la fin du volume.
[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'ecrire
le contraire, mais le fait que nous avancons est atteste par les temoins
les plus dignes de foi.
[6] Voyez la note 11 a fin du volume.
[7] Elle tint sa premiere seance a l'Archeveche, le 19 octobre.
[8] 20 octobre.
[9] Sur la maniere d'etre des deputes de la droite, voyez un extrait
des Memoires de Ferrieres, note 12, a la fin du volume.
[10] Voyez la note 13 a la fin du volume.
[11] Voyez la note 14 a la fia du volume.
[12] Voyez la note 15 a la fin du volume.
[13] C'est lui qui le dit dans ses memoires.
[14] Voyez la note 16 a la fin du volume.
[15] Seance du 12 avril.
[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transfere a Paris
en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_
parce qu'il se reunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue
Saint-Honore.
[17] Forme le 12 mai.







CHAPITRE V.


ETAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ETRANGERES EN 1790.
--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIERE
INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE.
--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE.
--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FETE DE LA PREMIERE FEDERATION.--REVOLTE
DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE
MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALES.--SERMENT CIVIQUE IMPOSE AUX
ECCLESIASTIQUES.


A l'epoque ou nous sommes arrives, la revolution francaise commencait
d'attirer les regards des souverains etrangers; son langage etait si eleve,
si ferme; il avait un caractere de generalite qui semblait si bien le
rendre propre a plus d'un peuple, que les princes etrangers durent s'en
effrayer. On avait pu croire jusque-la a une agitation passagere, mais les
succes de l'assemblee, sa fermete, sa constance inattendue, et surtout
l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait a toutes les nations,
durent lui attirer plus de consideration et de haine, et lui meriter
l'honneur d'occuper les cabinets.



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