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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Thiers, Adolphe / Histoire de la Révolution française, Tome 1
On avait pu croire jusque-la a une agitation passagere, mais les
succes de l'assemblee, sa fermete, sa constance inattendue, et surtout
l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait a toutes les nations,
durent lui attirer plus de consideration et de haine, et lui meriter
l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors etait divisee en deux
grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours
imperiales de l'autre.

Frederic-Guillaume avait succede au grand Frederic sur le trone de la
Prusse. Ce prince mobile et faible, renoncant a la politique de son
illustre predecesseur, avait abandonne l'alliance de la France pour celle
de l'Angleterre. Uni a cette puissance, il avait forme cette fameuse ligue
anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en executa aucune;
qui souleva la Suede, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche,
abandonna tous ceux qu'elle avait souleves, et contribua meme a les
depouiller, en partageant la Pologne.

Le projet de l'Angleterre et de la Prusse reunies avait ete de ruiner la
Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suede ou regnait le
chevaleresque Gustave, la Pologne gemissant d'un premier partage, et la
Porte courroucee des invasions russes. L'intention particuliere de
l'Angleterre, dans cette ligue, etait de se venger des secours fournis aux
colonies americaines par la France, sans lui declarer la guerre. Elle en
avait trouve le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La
France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliener les
Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination
commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant a la guerre, elle
perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un
traite infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et
tous les objets que le Nord fournit abondamment a la marine. Ainsi, dans
les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre
disposait ses forces et se preparait a les deployer au besoin. D'ailleurs,
voyant le desordre des finances sous les notables, le desordre populaire
sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on
a pense qu'elle aimait encore mieux detruire la France par les troubles
interieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusee toujours de favoriser
nos discordes.

Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le
succes fut balance. Gustave s'etait tire en heros d'une position ou il
s'etait engage en aventurier. La Hollande insurgee avait ete soumise au
stathouder par les intrigues anglaises et les armees prussiennes. L'habile
Angleterre avait ainsi prive la France d'une puissante alliance maritime;
et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succes de vanite, avait
venge un outrage fait par les etats de Hollande a l'epouse du stathouder,
qui etait sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait
prendre les armes. La Turquie avait ete battue par la Russie. Cependant la
mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea
la face des evenemens. Leopold, ce prince eclaire et pacifique, dont la
Toscane avait beni l'heureux regne, lui succeda. Leopold, adroit autant que
sage, voulait mettre fin a la guerre, et pour y reussir il employa les
ressources de la seduction, si puissantes sur la mobile imagination de
Frederic-Guillaume. On fit valoir a ce prince les douceurs du repos, les
maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin
les dangers de la revolution francaise qui proclamait de si funestes
principes. On reveilla en lui des idees de pouvoir absolu, on lui fit meme
concevoir l'esperance de chatier les revolutionnaires francais, comme il
avait chatie ceux de Hollande; et il se laissa entrainer, a l'instant ou il
allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment concue par son
ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signee a
Reichenbach. En aout, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus
affaire qu'a la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes
parts. Nous ferons connaitre plus tard ces divers evenemens. L'attention
des puissances finissait donc par se diriger presque tout entiere sur la
revolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la
Prusse et Leopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menacait les deux
cours imperiales, et poursuivait se cretement la France, ainsi que
l'Espagne, notre constante et fidele alliee, quelques navires anglais
furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des reclamations
tres-vives furent elevees, et suivies d'un armement general dans les ports
De l'Angleterre. Aussitot l'Espagne, invoquant les traites, demanda le
secours de la France, et Louis XVI ordonna l'equipement de quinze
vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion,
augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient
plusieurs fois complimente l'assemblee nationale; mais le cabinet laissait
quelques philanthropes se livrer a ces epanchemens philosophiques, et
pendant ce temps payait, dit-on, ces etonnans agitateurs qui reparaissaient
partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les
troubles interieurs furent plus grands encore au moment de l'armement
general, et on ne put s'empecher de voir une liaison entre les menaces
de l'Angleterre et la renaissance du desordre. Lafayette surtout, qui ne
prenait guere la parole dans l'assemblee que pour les objets qui
interessaient la tranquillite publique, Lafayette denonca a la tribune une
influence secrete. "Je ne puis, dit-il, m'empecher de faire remarquer a
l'assemblee cette fermentation nouvelle et combinee, qui se manifeste de
Strasbourg a Nimes, et de Brest a Toulon, et qu'en vain les ennemis du
peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caracteres
d'une influence secrete. S'agit-il d'etablir les departemens, on devaste
les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitot le desordre
est dans nos ports et dans nos arsenaux." On avait en effet egorge
plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de
marine avaient ete immoles. L'ambassadeur anglais avait ete charge par sa
cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance meritent
de pareils messages. Calonne avait aussi ecrit au roi[1] pour justifier
l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'etranger, etait suspect. Il
disait vainement que toute depense est connue dans un gouvernement
representatif; que meme les depenses secretes sont du moins avouees comme
telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de
ce genre. L'experience a prouve que l'argent ne manque jamais a des
ministres meme responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le
temps, qui devoile tout, n'a rien decouvert a cet egard, et que Necker, qui
etait place pour en bien juger, n'a jamais cru a cette secrete
influence[2].

Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier a l'assemblee
l'equipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle
approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les depenses necessaires.
L'assemblee accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une
question constitutionnelle, qu'elle crut devoir resoudre avant de repondre
au roi. "Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne
peut les retarder; il faut donc fixer auparavant a qui du roi ou de
l'assemblee on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre." En
effet, c'etait presque la derniere attribution importante a fixer, et l'une
de celles qui devaient exciter le plus d'interet. Les imaginations etaient
toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de
faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trone le pouvoir ou d'entrainer
la nation dans des guerres dangereuses, ou de la deshonorer par des
lachetes. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la
guerre et de la paix est celui ou il entre le plus d'action, et ou le
pouvoir executif doit exercer le plus d'influence, c'est celui ou il faut
lui laisser le plus de liberte pour qu'il agisse volontiers et bien.
L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagne par la cour, etait annoncee
d'avance. L'occasion etait favorable pour ravir a l'orateur cette
popularite si enviee. Les Lameth l'avaient senti, et avaient charge Barnave
d'accabler Mirabeau. Le cote droit se retira pour ainsi dire, et laissa
le champ libre a ces deux rivaux.

La discussion etait impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Apres quelques
orateurs qui ne repandent que des idees preliminaires, Mirabeau est
entendu et pose la question d'une maniere toute nouvelle. La guerre,
suivant lui, est presque toujours imprevue; les hostilites commencent avant
les menaces; le roi, charge du salut public, doit les repousser, et la
guerre se trouve ainsi commencee avant que l'assemblee ait pu intervenir.
Il en est de meme pour les traites: le roi peut seul saisir le moment de
negocier, de conferer, de disputer avec les puissances; l'assemblee ne peut
que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul
agir, et l'assemblee approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le
pouvoir executif soit tenu de soutenir les hostilites commencees, et que
le pouvoir legislatif, suivant les cas, souffre la continuation de la
guerre, ou bien requiere la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la
voix de Mirabeau l'etait toujours. Cependant Barnave prend la parole; et,
negligeant les autres orateurs, ne repond qu'a Mirabeau. Il convient que
souvent le fer est tire avant que la nation puisse etre consultee: mais il
soutient que les hostilites ne sont pas la guerre, que le roi doit les
repousser et avertir aussitot l'assemblee, qui alors declare en souveraine
ses propres intentions. Ainsi toute la difference est dans les mots, car
Mirabeau donne a l'assemblee le droit d'improuver la guerre et de requerir
la paix, Barnave celui de declarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux
cas, le voeu de l'assemblee etait obligatoire, et Barnave ne lui donnait
pas plus que Mirabeau. Neanmoins Barnave est applaudi et porte en triomphe
par le peuple, et on repand que son adversaire est vendu. On colporte par
les rues et a grands cris un pamphlet intitule: _Grande trahison du comte
de Mirabeau_. L'occasion etait decisive, chacun attendait un effort du
terrible athlete. Il demande la replique, l'obtient, monte a la tribune
en presence d'une foule immense reunie pour l'entendre, et declare, en y
montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. "Moi aussi, dit-il
en commencant, on m'a porte en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui
_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet
exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole a la roche
Tarpeienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arreteront pas dans ma
carriere." Apres cet imposant debut, il annonce qu'il ne repondra qu'a
Barnave, et des le commencement: "Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez
dans votre opinion reduit le roi a notifier les hostilites commencees, et
vous avez donne a l'assemblee toute seule le droit de declarer a cet egard
la volonte nationale. Sur cela je vous arrete et vous rappelle a nos
principes, qui partagent l'expression de la volonte nationale entre
l'assemblee et le roi.... En ne l'attribuant qu'a l'assemblee seule, vous
avez forfait a la constitution; je vous rappelle a l'ordre.... Vous ne
repondez pas...; je continue...."

Il n'y avait en effet rien a repondre. Barnave demeure expose pendant une
longue replique a ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui repond article
par article, et montre que son adversaire n'a rien donne de plus a
l'assemblee que ce qu'il lui avait donne lui-meme; mais que seulement, en
reduisant le roi a une simple notification, il l'avait prive de son
concours necessaire a l'expression de la volonte nationale; il termine
enfin en reprochant a Barnave ces coupables rivalites entre des hommes
qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait
enumere les partisans de son opinion, Mirabeau enumere les siens a son
tour; il y montre ces hommes moderes, premiers fondateurs de la
constitution, et qui entretenaient les Francais de liberte, lorsque ces
vils calomniateurs sucaient le lait des cours (il designait les Lameth,
qui avaient recu des bienfaits de la reine); "des hommes, ajoute-t-il, qui
s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis."

Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans
l'assemblee une portion considerable de deputes qui n'appartenaient ni a la
droite ni a la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se decidaient sur
l'impression du moment. C'etait par eux que le genie et la raison
regnaient, parce qu'ils faisaient la majorite en se portant vers un cote ou
vers l'autre. Barnave veut repondre, l'assemblee s'y oppose et demande
d'aller aux voix. Le decret de Mirabeau, superieurement amende par
Chapelier, a la priorite, et il est enfin adopte (22 mai), a la
satisfaction generale; car ces rivalites ne s'etendaient pas au-dela du
cercle ou elles etaient nees, et le parti populaire croyait vaincre aussi
bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth.

Le decret conferait au roi et a la nation le droit de faire la paix et la
guerre. Le roi etait charge de la disposition des forces, il notifiait les
hostilites commencees, reunissait l'assemblee si elle ne l'etait pas, et
proposait le decret de paix ou de guerre; l'assemblee deliberait sur sa
proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa deliberation. C'est
Chapelier qui, par un amendement tres raisonnable, avait exige la
proposition expresse et la sanction definitive. Ce decret, conforme a la
raison et aux principes deja etablis, excita une joie sincere chez les
constitutionnels, et des esperances folles chez les contre-
revolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et
que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans
cette circonstance s'etait uni a Mirabeau, en ecrivit a Bouille, lui fit
entrevoir des esperances de calme et de moderation, et tacha, comme il le
faisait toujours, de le concilier a l'ordre nouveau.

L'assemblee continuait ses travaux de finances. Ils consistaient a disposer
le mieux possible des biens du clerge, dont la vente, depuis long-temps
decretee, ne pouvait etre empechee ni par les protestations, ni par les
mandemens, ni par les intrigues. Depouiller un corps trop puissant d'une
grande partie du territoire, la repartir le mieux possible, et de maniere a
la fertiliser par sa division; rendre ainsi proprietaire une portion
considerable du peuple qui ne l'etait pas; enfin eteindre par la meme
operation les dettes de l'etat, et retablir l'ordre dans les finances, tel
etait le but de l'assemblee, et elle en sentait trop l'utilite, pour
s'effrayer des obstacles. L'assemblee avait deja ordonne la vente de
400,000,000 de biens du domaine et de l'Eglise, mais il fallait trouver le
moyen de vendre ces biens sans les discrediter par la concurrence, en les
offrant tous a la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalite de Paris,
un projet parfaitement concu; c'etait de transmettre ces biens aux
municipalites, qui les acheteraient en masse pour les revendre en suite peu
a peu, de maniere que la mise en vente n'eut pas lieu tout a la fois. Les
municipalites n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient
des engagemens a temps, et on paierait les creanciers de l'etat avec des
bons sur les communes, qu'elles seraient chargees d'acquitter
successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier
municipal_, donnerent la premiere idee des _assignats_. En suivant le
projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclesiastiques: ils
Etaient deplaces, divises entre les communes, et les creanciers se
rapprochaient de leur gage, en acquerant un titre sur les municipalites,
au lieu de l'avoir sur l'etat. Les suretes etaient donc augmentees, puisque
le paiement etait rapproche; il dependait meme des creanciers de
l'effectuer eux-memes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient
acquerir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi
beaucoup fait pour eux, mais ce n'etait pas tout encore. Ils pouvaient ne
pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre
motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas
circuler comme de la monnaie, n'etaient pour eux que de simples titres non
acquittes. Il ne restait plus qu'une derniere mesure a prendre, c'etait de
donner a ces bons ou titres la faculte de circulation; alors ils devenaient
une veritable monnaie, et les creanciers, pouvant les donner en paiement,
etaient veritablement rembourses. Une autre consideration etait decisive.
Le numeraire manquait; on attribuait cette disette a l'emigration qui
emportait beaucoup d'especes, aux paiemens qu'on etait oblige de faire a
l'etranger, et enfin a la malveillance. La veritable cause etait le defaut
de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le
numeraire devient apparent; quand la confiance regne, l'activite des
echanges est extreme, le numeraire marche rapidement, se montre partout, et
on le croit plus considerable, parce qu'il sert davantage; mais quand les
troubles politiques repandent l'effroi, les capitaux languissent, le
numeraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse a tort son
absence.

Le desir de suppleer aux especes metalliques, que l'assemblee croyait
epuisees, celui de donner aux creanciers autre chose qu'un titre mort dans
leurs mains, la necessite de pourvoir en outre a une foule de besoins
pressans, fit donner a ces bons ou assignats le cours force de monnaie. Le
creancier etait paye par la, puisqu'il pouvait faire accepter le papier
qu'il avait recu, et suffire ainsi a tous ses engagemens. S'il n'avait pas
voulu acheter des terres, ceux qui avaient recu de lui le papier circulant
devaient finir par les acheter eux-memes. Les assignats qui rentraient par
cette voie etaient destines a etre brules; ainsi les terres du clerge
devaient bientot se trouver distribuees et le papier supprime. Les
assignats portaient un interet a tant le jour, et acqueraient une valeur,
en sejournant dans les mains des detenteurs.

Le clerge, qui voyait la un moyen d'execution pour l'alienation de ses
biens, le repoussa fortement. Ses allies nobles et autres, contraires a
tout ce qui facilitait la marche de la revolution, s'y opposerent aussi et
crierent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement
retentir, et le souvenir de sa banqueroute etre reveille. Cependant la
comparaison n'etait pas juste, parce que le papier de Law n'etait
hypotheque que sur les succes a venir de la Compagnie des Indes, tandis que
les assignats reposaient sur un capital territorial, reel et facilement
occupable. Law avait fait pour la cour des faux considerables, et avait
excede de beaucoup la valeur presumee du capital de la Compagnie:
l'assemblee au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles
qu'elle venait d'etablir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu.
Enfin la somme des assignats crees ne representait qu'une tres petite
partie du capital qui leur etait affecte. Mais, ce qui etait vrai, c'est
que le papier, quelque sur qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une
realite, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualite physique_. Le
numeraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige
encore une operation, un achat de terre, une realisation. Il doit donc etre
au-dessous du numeraire, et des qu'il est au-dessous, le numeraire, que
personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaitre.
Si, de plus, des desordres dans l'administration des biens, des emissions
immoderees de papier, detruisent la proportion entre les effets circulant
et le capital, la confiance s'evanouit; la valeur nominale est conservee,
mais la valeur reelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie
conventionnelle vole celui qui la recoit, et une grande crise a lieu. Tout
cela etait possible, et avec plus d'experience aurait paru certain. Comme
mesure financiere, l'emission des assignats etait donc tres critiquable,
mais elle etait necessaire comme mesure politique, car elle fournissait a
des besoins pressans, et divisait la propriete sans le secours d'une loi
agraire. L'assemblee ne devait donc pas hesiter; et, malgre Maury et les
siens, elle decreta, 400,000,000 d'assignats forces avec interet[4].
Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne
deference de ses collegues et l'enthousiasme de la nation. Renferme dans
ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblee. Sa reserve a
l'egard des depenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge,
registre fameux ou l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les
depenses secretes. Louis XVI ceda avec peine, et fit cacheter les feuillets
ou etaient portees les depenses de son predecesseur Louis XV. L'assemblee
respecta sa delicatesse, et se borna aux depenses de ce regne. On n'y
trouva rien de personnel au roi; les prodigalites etaient toutes relatives
aux courtisans. Les Lameth s'y trouverent portes pour un bienfait de 60,000
francs, consacres par la reine a leur education. Ils firent reporter cette
somme au tresor public. On reduisit les pensions sur la double proportion
des services et de l'ancien etat des personnes. L'assemblee montra partout
la plus grande moderation; elle supplia le roi de fixer lui-meme la liste
civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandes.

Cette assemblee, forte de son nombre, de ses lumieres, de sa puissance, de
ses resolutions, avait concu l'immense projet de regenerer toutes les
parties de l'etat, et elle venait de regler le nouvel ordre judiciaire.
Elle avait distribue les tribunaux de la meme maniere que les
administrations, par districts et departemens. Les juges etaient laisses
a l'election populaire. Cette derniere mesure avait ete fortement
combattue. La metaphysique politique avait ete encore deployee ici pour
prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir executif,
et que le roi devait nommer les juges. On avait trouve des raisons de part
et d'autre; mais la seule a donner a l'assemblee, qui etait dans
l'intention de faire une monarchie, c'est que la royaute, successivement
depouillee de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'etat
une republique. Mais dire ce qu'etait la monarchie etait trop hardi; elle
exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais a faire, dans le
premier moment du reveil. Le sort des nations est de demander ou trop,
ou rien. L'assemblee voulait sincerement le roi, elle etait pleine de
deference pour lui, et le prouvait a chaque instant; mais elle cherissait
la personne, et, sans s'en douter, detruisait la chose.

Apres cette uniformite introduite dans la justice et l'administration, il
restait a regulariser le service de la religion, et a le constituer comme
tous les autres. Ainsi, quand on avait etabli un tribunal d'appel et une
administration superieure dans chaque departement, il etait naturel d'y
placer aussi un eveche. Comment, en effet, souffrir que certains eveches
embrassassent quinze cents lieues carrees, tandis que d'autres n'en
embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de
circonference, et que d'autres comptassent a peine quinze feux; que
beaucoup de cures eussent au plus sept cents livres, tandis que pres d'eux
il existait des beneficiers qui comptaient dix et quinze mille livres
de revenus? L'assemblee, en reformant les abus, n'empietait pas sur les
doctrines ecclesiastiques, ni sur l'autorite papale, puisque les
circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle
voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les cures
et les eveques a l'election populaire; et en cela encore elle n'empietait
que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclesiastiques
etaient choisis par le roi et institues par le pape. Ce projet, qui fut
nomme _constitution civile du clerge_, et qui fit calomnier l'assemblee
plus que tout ce qu'elle avait fait, etait pourtant l'ouvrage des deputes
les plus pieux. C'etait Camus et autres jansenistes qui, voulant raffermir
la religion dans l'etat, cherchaient a la mettre en harmonie avec les lois
nouvelles. Il est certain que la justice etant retablie partout, il etait
etrange qu'elle ne le fut pas dans l'administration ecclesiastique aussi
bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de
l'assemblee, eleves a l'ecole des philosophes, auraient traite le
christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'etat et ne
s'en seraient pas occupes. Ils se preterent a des sentimens que dans nos
moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, meme quand on ne les
partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincerement
chretien de Camus. Le clerge se souleva, pretendit qu'on empietait sur
l'autorite spirituelle du pape, et en appela a Rome. Les principales bases
du projet furent neanmoins adoptees[1], et aussitot presentees au roi, qui
demanda du temps pour en referer au grand pontife. Le roi, dont la religion
eclairee reconnaissait la sagesse de ce plan, ecrivit au pape avec le desir
sincere d'avoir son consentement, et de renverser par la toutes les
objections du clerge. On verra bientot quelles intrigues empecherent le
succes de ses voeux.

Le mois de juillet approchait; il y avait bientot un an que la Bastille
etait prise, que la nation s'etait emparee de tous les pouvoirs, et qu'elle
prononcait ses volontes par l'assemblee, et les executait elle-meme, ou les
faisait executer sous sa surveillance. Le 14 juillet etait considere comme
le jour qui avait commence une ere nouvelle, et on resolut d'en celebrer
l'anniversaire par une grande fete. Deja les provinces, les villes, avaient
donne l'exemple de se federer, pour resister en commun aux ennemis de
la revolution. La municipalite de Paris proposa pour le 14 juillet une
federation generale de toute la France, qui serait celebree au milieu de la
capitale par les deputes de toutes les gardes nationales et de tous les
corps de l'armee. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des
preparatifs immenses furent faits pour rendre la fete digne de son objet.

Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la
France; les souverains ommencaient a nous hair et a nous craindre, les
peuples a nous estimer. Un certain nombre d'etrangers nthousiastes se
presenterent a l'assemblee, chacun avec le costume de sa nation. Leur
orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doue d'une imagination
folle, demanda au nom du genre humain a faire partie de la federation. Ces
scenes, qui paraissent ridicules a ceux qui ne les ont pas vues, emeuvent
profondement ceux qui y assistent. L'assemblee accorda la demande, et le
president repondit a ces etrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils
pussent raconter a leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire
connaitre les joies et les bienfaits de la liberte.

L'emotion causee par cette scene en amena une autre. Une statue equestre de
Louis XIV le representait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces
vaincues: "Il ne faut pas souffrir, s'ecria l'un des Lameth, ces monumens
d'esclavage dans les jours de liberte. Il ne faut pas que les
Francs-Comtois, en arrivant a Paris, voient leur image ainsi enchainee."
Maury combattit une mesure qui etait peu importante, et qu'il fallait
accorder a l'enthousiasme public. Au meme instant une voix proposa d'abolir
les titres de comte, marquis, baron, etc., de defendre les livrees, enfin
de detruire tous les titres hereditaires. Le jeune Montmorency soutint la
proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait a ces mots: un tel a
ete fait comte pour avoir servi l'etat? "On dira simplement, repondit
Lafayette, qu'un tel a sauve l'etat un tel jour." Le decret fut adopte[6],
malgre l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucee
de la suppression de ses titres que des pertes plus reelles qu'elle avait
faites depuis le commencement de la revolution. La partie la plus moderee
de l'assemblee aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissat la
liberte de les porter a ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa
d'avertir la cour, avant que le decret fut sanctionne, et l'engagea de le
renvoyer a l'assemblee qui consentait a l'amender. Mais le roi se hata de
le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les
choses au pire.

L'objet de la federation fut le serment civique. On demanda si les federes
et l'assemblee le preteraient dans les mains du roi, ou si le roi,
considere comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les
autres sur l'autel de la patrie. On prefera le dernier moyen. L'assemblee
acheva aussi de mettre l'etiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne
fut dans la ceremonie que ce qu'il etait dans la constitution. La cour, a
qui Lafayette inspirait des defiances continuelles, s'effraya d'une
nouvelle qu'on repandait, et d'apres laquelle il devait etre nomme
commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces defiances, pour
qui ne connaissait pas Lafayette, etaient naturelles, et ses ennemis de
tous les cotes, s'attachaient a les augmenter. Comment se persuader en
effet qu'un homme jouissant d'une telle popularite, chef d'une force aussi
considerable, ne voulut pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il
etait resolu a n'etre que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien
entendue, le merite est le meme. Il faut que l'orgueil humain soit place
quelque part; la vertu consiste a le placer dans le bien. Lafayette,
prevenant les craintes de la cour, proposa qu'un meme individu ne put
commander plus d'une garde de departement. Le decret fut accueilli avec
acclamation, et le desinteressement du general couvert d'applaudissemens.
Lafayette fut cependant charge de tout le soin de la fete, et nomme chef de
la federation en sa qualite de commandant de la garde parisienne.

Le jour approchait, et les preparatifs se faisaient avec la plus grande
activite. La fete devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui
s'etend entre l'Ecole Militaire et le cours de la Seine. On avait projete
de transporter la terre du milieu sur les cotes, de maniere a former un
amphitheatre qui put contenir la masse des spectateurs. Douze mille
ouvriers y travaillaient sans relache; et cependant il etait a craindre que
les travaux ne fussent pas acheves le 14. Des habitans veulent alors se
joindre eux-memes aux travailleurs. En un instant toute la population est
transformee en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de
toutes les classes, saisissent la pelle et la beche; des femmes elegantes
contribuent elles-memes aux travaux. Bientot l'entrainement est general; on
s'y rend par sections, avec des bannieres de diverses couleurs, et au son
du tambour. Arrive, on se mele et on travaille en commun. La nuit venue et
le signal donne, chacun se rejoint aux siens et retourne a ses foyers.
Cette douce union regna jusqu'a la fin des travaux. Pendant ce temps les
federes arrivaient continuellement, et etaient recus avec le plus grand
empressement et la plus aimable hospitalite. L'effusion etait generale, et
la joie sincere, malgre les alarmes que le tres petit nombre d'hommes
restes inaccessibles a ces emotions s'efforcaient de repandre. On disait
que des brigands profiteraient du moment ou le peuple serait a la
federation pour piller la ville. On supposait au duc d'Orleans, revenu de
Londres, des projets sinistres; cependant la gaiete nationale fut
inalterable, et on ne crut a aucune de ces mechantes propheties.

La 14 arrive enfin: tous les federes deputes des provinces et de l'armee,
ranges sous leurs chefs et leurs bannieres, partent de la place de la
Bastille et se rendent aux Tuileries. Les deputes du Benar, en passant dans
la rue de la Ferronnerie, ou avait ete assassine Henri IV, lui rendent un
hommage, qui, dans cet instant d'emotion, se manifeste par des larmes. Les
federes, arrives au jardin des Tuileries, recoivent dans leurs rangs la
municipalite et l'assemblee. Un bataillon de jeunes enfans, armes comme
leurs peres, devancait l'assemblee: un groupe de vieillards la suivait, et
rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortege s'avance
au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais etaient
couverts de spectateurs, les maisons en etaient chargees. Un pont jete en
quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonche de fleurs,
d'une rive a l'autre, et aboutissait en face du champ de la federation. Le
cortege le traverse, et chacun prend sa place. Un amphitheatre magnifique,
dispose dans le fond, etait destine aux autorites nationales. Le roi et le
president etaient assis a cote l'un de l'autre sur des sieges pareils,
semes de fleurs de lis d'or. Un balcon eleve derriere le roi portait la
reine et la cour. Les ministres etaient a quelque distance du roi, et les
deputes ranges des deux cotes. Quatre cent mille spectateurs remplissaient
les amphitheatres lateraux; soixante mille federes armes faisaient leurs
evolutions dans le champ intermediaire, et au centre s'elevait, sur une
base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents
pretres revetus d'aubes blanches et d'echarpes tricolores en couvraient les
marches, et devaient servir la messe.

L'arrivee des federes dura trois heures. Pendant ce temps le ciel etait
couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont
l'eclat se marie si bien a la joie des hommes, leur refusait en ce moment
la serenite et la lumiere. Un des bataillons arrives depose ses armes, et a
l'idee de former une danse; tous l'imitent aussitot, et en un seul instant
le champ intermediaire est encombre par soixante mille hommes, soldats et
citoyens, qui opposent la gaiete a l'orage. Enfin la ceremonie commence; le
ciel, par un hasard heureux, se decouvre et illumine de son eclat cette
scene solennelle. L'eveque d'Autun commence la messe; des coeurs
accompagnent la voix du pontife; le canon y mele ses bruits solennels. Le
saint sacrifice acheve, Lafayette descend de cheval, monte les marches du
trone, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du
serment. Lafayette la porte a l'autel, et dans ce moment toutes les
bannieres s'agitent, tous les sabres etincellent. Le general, l'armee, le
president, les deputes crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue
vers l'autel, dit: _Moi, roi des Francais, je jure d'employer le pouvoir
que m'a delegue l'acte constitutionnel de l'etat a maintenir la
constitution decretee par l'assemblee nationale et acceptee par moi_.
Dans ce moment la reine, entrainee par le mouvement general, saisit dans
ses bras l'auguste enfant, heritier du trone, et du haut du balcon ou elle
est placee, le montre a la nation assemblee. A cette vue, des cris
extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mere
et l'enfant, et tous les coeurs sont a elle. C'est dans ce meme instant que
la France tout entiere, reunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des
departemens, faisait le meme serment d'aimer le roi qui les aimerait.
Helas! dans ces momens, la haine meme s'attendrit, l'orgueil cede, tous
sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignite de tous. Pourquoi
ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tot oublies?

Cette auguste ceremonie achevee, le cortege reprit sa marche, et le peuple
se livra a toutes les inspirations de la joie. Les rejouissances durerent
plusieurs jours. Une revue generale des federes eut lieu ensuite. Soixante
mille hommes etaient sous les armes, et presentaient un magnifique
spectacle, tout a la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une
fete charmante. Le principal lieu de reunion etait aux Champs-Elysees et a
la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, change en
une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, ranges en guirlandes,
remplacaient l'eclat du jour. Il avait ete defendu a l'opulence de troubler
cette paisible fete par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se
faire peuple, et se trouver heureux de l'etre. Les Champs-Elysees
presentaient une scene touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans
tumulte, sans rivalite, sans haine. Toutes les classes confondues s'y
promenaient au doux eclat des lumieres, et paraissaient satisfaites d'etre
ensemble. Ainsi, meme au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir
retrouve les temps de la fraternite primitive.

Les federes, apres avoir assiste aux imposantes discussions de l'assemblee
nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, apres avoir
ete temoins de la bonte du roi, qu'ils visiterent tous, et dont ils
recurent de touchantes expressions de bonte, retournerent chez eux,
transportees d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Apres
tant de scenes dechirantes, et pret a en raconter de plus terribles encore,
l'historien s'arrete avec plaisir sur ces heures si fugitives, ou tous les
coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7].

La fete si touchante de la federation ne fut encore qu'une emotion
passagere. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient
voulu la veille, et la guerre etait recommencee. Les petites querelles avec
le ministere s'engagerent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait
donne passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de
Liege. On accusa Saint-Priest d'avoir favorise l'evasion de plusieurs
accuses suspects de machinations contre-revolutionnaires. La cour, en
revanche, avait remis a l'ordre du jour la procedure commencee au Chatelet
contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orleans et Mirabeau s'y
trouvaient impliques. Cette procedure singuliere, plusieurs fois abandonnee
et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle
avait ete instruite. Elle etait pleine de contradictions, et n'offrait
aucune charge suffisante contre les deux accuses principaux. La cour, en se
conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi a son egard. Elle
s'en approchait, s'en ecartait tour a tour, et cherchait plutot a l'apaiser
qu'a suivre ses conseils. En renouvelant la procedure des 5 et 6 octobre,
ce n'etait pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orleans, qui avait
ete fort applaudi a son retour de Londres, et qu'elle avait durement
repousse lorsqu'il demandait a rentrer en grace aupres du roi[8]. Chabroud
devait faire le rapport a l'assemblee, pour qu'elle jugeat s'il y avait
lieu ou non a accusation. La cour desirait que Mirabeau gardat le silence,
et qu'il abandonnat le duc d'Orleans, le seul a qui elle en voulait.
Cependant il prit la parole, et montra combien etaient ridicules les
imputations dirigees contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti
Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajoute ces mots:
"Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;"
d'avoir parcouru le regiment de Flandre, le sabre a la main, et de s'etre
ecrie, a l'instant du depart du duc d'Orleans: "Ce j... f..... ne merite
pas la peine qu'on se donne pour lui." Rien n'etait plus futile que de
pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que
peu de mots sur le duc d'Orleans, et s'ecria en finissant: "Oui, le secret
de cette infernale procedure est enfin decouvert; il est la tout entier
(en montrant le cote droit); il est dans l'interet de ceux dont les
temoignages et les calomnies en ont forme le tissu; il est dans les
ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la revolution; il est ... il
est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientot burine dans l'histoire
par la plus juste et la plus implacable vengeance."

Les applaudissemens accompagnerent Mirabeau jusqu'a sa place; les deux
inculpes furent mis hors d'accusation par l'assemblee, et la cour eut la
honte d'une tentative inutile. La revolution devait s'accomplir partout,
dans l'armee comme dans le peuple. L'armee, dernier appui du pouvoir, etait
aussi la derniere crainte du parti populaire.



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